Fleuve Yukon 2025
Du lac Atlin, en Colombie-Britannique, jusqu’à Dawson City, au Yukon, cette aventure empruntant une partie de la route de la ruée vers l’or a duré 20 jours et totalisé 900 km.
Biographie
Martin Trahan est un aventurier et canoéiste de longue distance habitant à Montréal. Il a pris place pour la première fois dans un canot à 18 ans dans le parc provincial Algonquin (Ontario) et a entrepris sa première expédition de plusieurs mois à travers le Canada à 35 ans. Au fil des années, Martin a sillonné d’immenses régions de l’Amérique du Nord, autant au Canada, son pays natal, qu’aux États-Unis. Ses expéditions l’ont aussi mené dans les Highlands écossais, à travers la France et dans les paysages éloignés de la Laponie, couvrant la Finlande et la Norvège.
Quand il n’est pas en expédition, il travaille comme technicien en travail social auprès des personnes âgées. Dans ce rôle, il aide les gens à rester dans leur domicile le plus longtemps possible tout en gardant une bonne qualité de vie. Il évalue leurs besoins et collabore avec les professionnels de la santé pour s’assurer que les patients reçoivent les services nécessaires. Quand la qualité de vie diminue ou que la perte d’autonomie devient trop importante, il accompagne les familles dans la recherche de résidences qui répondent à leurs besoins spécifiques.
Le canot est devenu pour lui un mode de vie, lui permettant d’exprimer ses traditions, son identité, ses valeurs et, surtout, de contribuer à la protection de notre patrimoine naturel. Se connecter avec la nature lui permet d’affronter ses peurs, de se ressourcer et de se sentir plus vivant que jamais. Développer une relation unique avec la nature est bénéfique pour tout le monde, y compris pour Martin. Cela a le pouvoir de nourrir son esprit d’énergie positive, de le transformer pour le mieux et de lui permettre de trouver une grande satisfaction dans son parcours de vie.
Chacun a sa propre idée du bonheur. Pour lui, il se trouve dans la nature, à ressentir la magie d’une pagaie en bois et le mouvement du canot. La pagaie devient alors une extension de son corps. Le pouvoir apaisant de la nature est indéniable. La quête de liberté et de bien-être alimente son désir de s’y plonger pleinement.
« Il y a de ces vérités qui naissent en soi comme un fin rayon de soleil au cœur d'un ciel ombragé, et qui prennent parfois un certain temps avant de voir le jour. Il y a de ces rêves profonds qui passent doucement vers le conscient, à tout moment de sa vie, pour figurer la direction de son chemin, celle que l'on esquive souvent par angoisse, par peur, par petitesse, après avoir perdu la foi, celle qui pousse à se battre, à avoir envie d'être mieux, de faire mieux, et d'être le changement que l'on attend dans sa vie.
Il y a de ces Hommes qui ont choisi de se donner un sens, de faire confiance à cette boussole au fond de soi pour avancer sur le sentier de leur chemin propre afin de réinventer leur vie, de créer leur existence, et par le fait même, d'être un exemple de courage, de force et de bienveillance pour ceux qui les entourent.
Il y a de ces personnes dans la vie qui nourrissent l'espoir d'un monde meilleur en choisissant de devenir leur vérité. L'aventure est un moyen que trop peu de gens se donnent encore pour se réaliser. Mais ceux qui le font savent combien elle est bénéfique. Et même vitale. »
Expédition 2027
Un parcours de 140 jours et 4 500 km reliant le lac des Bois à Kugluktuk, à l’embouchure de la rivière Coppermine, sur la côte de l’océan Arctique (Coronation Gulf).
Expédition 2027
140 jours · 4 500 km · Lac des Bois → Kugluktuk
En 2027, j’entreprendrai ma dernière grande expédition de canot de plusieurs mois : un parcours de 140 jours et de 4 500 kilomètres reliant le lac des Bois à Kugluktuk, sur l’océan Arctique. L’expédition réunira à la fois de nouveaux coéquipiers et des partenaires d’expéditions précédentes, formant une équipe liée par des expériences communes et un engagement envers un itinéraire long et exigeant. Le périple fera également l’objet d’une production cinématographique professionnelle.
Un thème central du film portera sur les relations et les dynamiques de groupe qui émergent au fil de plusieurs mois de progression continue. Les expéditions de canot longue distance créent un environnement social unique, où le travail d’équipe se construit jour après jour à travers la prise de décisions, la fatigue, la résolution de problèmes et le partage des responsabilités. Ces conditions peuvent mettre les relations à l’épreuve, tout en renforçant la confiance et en tissant des liens qui dépassent largement le cadre de l’expédition elle-même. À mon sens, cette dimension humaine en constante évolution demeure encore peu représentée dans les récits d’expédition.
Parallèlement, le film explorera notre relation évolutive avec la nature et les paysages. Sur 4 500 kilomètres, l’itinéraire traverse une grande diversité de milieux — des lacs et des rivières bordés de petites communautés et de villages, jusqu’aux étendues nordiques de plus en plus isolées à mesure que nous approchons du bassin versant arctique. Cette transition progressive offre une occasion rare de percevoir comment le territoire, tout comme notre regard sur celui-ci, se transforme avec le temps. Il s’agit d’un passage continu à travers des paysages vivants qui influencent notre manière de nous déplacer, de nous adapter et de comprendre notre environnement.
Un troisième thème s’articule autour de l’idée d’un voyage porteur de sens : s’engager dans une expédition de cette envergure, propulsée uniquement par la force humaine, où le temps, la distance et l’effort définissent naturellement l’expérience. L’objectif est d’atteindre les eaux arctiques, au cœur de la toundra, là où le paysage s’ouvre et où le caractère du réseau de lacs et rivières se transforme à nouveau. Ces eaux sont reconnues pour la qualité exceptionnelle de leur pêche, mais l’essence du voyage réside dans la progression vers celles-ci. Dans ce contexte, la pêche représente l’aboutissement significatif de l’expédition — un résultat façonné autant par le processus du parcours que par le moment lui-même.
Itinéraire prévu
Expéditions passées
Du lac Atlin, en Colombie-Britannique, jusqu’à Dawson City, au Yukon, cette aventure empruntant une partie de la route de la ruée vers l’or a duré 20 jours et totalisé 900 km.
Une aventure exceptionnelle en Laponie finlandaise et norvégienne : 350 km en canot parcourus en 21 jours, au cœur du cercle polaire arctique, de la rivière Lemmenjoki jusqu’à la mer de Barents, via le lac Inari et la région de Vätsäri.
La traversée de la France, de Genève en Suisse jusqu’à l’océan Atlantique à Saint-Brevin-les-Pins, au cœur d’un pays riche d’histoire. Une épopée de 37 jours totalisant 1 500 km.
Trouver un sens, une identité et une perspective à travers les expéditions en canot.
De Terrace, sur la Skeena River, jusqu’à la côte Pacifique, puis à travers la Great Bear Rainforest, au cœur des Coast Mountains, jusqu’à Kitimat dans l’Inside Passage. Une immersion parmi les géants, dans un monde en perpétuel mouvement.
Une traversée en canot de 7 500 km à travers une vaste portion des États-Unis, reliant le Pacifique à Astoria, en Oregon, à l’Atlantique à Key Largo, en Floride. Une expédition de 190 jours au cœur d’un pays d’une grande beauté.
Du lac Bennett, en Colombie-Britannique, jusqu’à la mer de Béring en Alaska, cette expédition de 68 jours et 3 200 km a suivi le cours mythique du fleuve Yukon. Une immersion totale au cœur d’un territoire sauvage.
La traversée d’une vaste portion du Canada en canot, dessinant une grande diagonale à travers le deuxième plus grand pays du monde. Une expédition de 175 jours, totalisant 7 000 km, 117 portages et 13 ravitaillements.
Films & vidéos
Trouver un sens, une identité et une perspective à travers les expéditions de canot.
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Une réflexion visuelle et poétique sur la relation entre le canot, le mouvement et la nature.
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Pagayer parmi les géants: De la Skeena River à l’océan Pacifique.
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Une réflexion sur les changements climatiques et la disparition progressive des hivers nordiques.
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Descente du mythique fleuve Yukon du lac Atlin à Dawson City.
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350 km à travers la nature sauvage de la Laponie.
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Une aventure immersive dans les immensités sauvages de la Finlande.
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J’ai eu le privilège de participer à une séance photo exceptionnelle avec la compagnie Hooké, dont je suis fier d’être ambassadeur, dans le cadre de la collection printemps-été 2026.
J’ai eu l’opportunité de participer à mon premier shooting photo, une expérience marquante, avec la compagnie Filson pour la collection automne 2022.
Ambassadeur & Partenaires
Au cours des 10 dernières années, j’ai eu la chance de collaborer avec des entreprises exceptionnelles dans le monde du plein air et j’en suis profondément reconnaissant. Voici celles avec lesquelles je suis présentement associé.
Expédition 1
2027 · Canada
La grande traversée à venir. Cette section servira de page principale pour raconter l’expédition, présenter le contexte, le trajet, l’équipe et renvoyer vers le suivi Garmin en direct.
Crédit photo : @photographe
Expédition 8
2025 · Yukon
Du lac Atlin, en Colombie-Britannique, jusqu’à Dawson City, au Yukon, cette aventure empruntant une partie de la route de la ruée vers l’or a duré 20 jours et totalisé 900 km. En savoir plus ↓
Récit complet
« On ne descend jamais deux fois le même fleuve, car ce n’est pas le même homme et ce n’est pas le même fleuve » (Héraclite).
Le fleuve Yukon occupe une place particulière dans mon cœur. En 2016, avec la cinéaste canadienne et exploratrice polaire Caroline Côté, le chef d’expédition et auteur britannique Ian Finch, ainsi que le photographe américain Jay Kolsch, nous l’avons parcouru en canot, du lac Bennett en Colombie-Britannique jusqu’à Emmonak en Alaska.
Au cours de cette expédition, Finch et Côté ont produit un documentaire qui raconte le récit des communautés autochtones vivant encore le long du fleuve, et comment le monde moderne ainsi que les changements environnementaux transforment leurs modes de vie traditionnels sur le Yukon. Kolsch a documenté l’expédition à travers sa photographie. Le film Pull of the North est disponible sur Amazon Prime Video.
Certains pagayeurs choisissent de ne jamais parcourir deux fois le même fleuve, estimant qu’avec tant de rivières et fleuves magnifiques à découvrir, chaque aventure peut offrir un voyage nouveau et unique. Ce n’est pas mon approche. Je trouve une valeur dans le fait de revenir, d’observer comment le fleuve et moi avons changé.
Les eaux sont en mouvement constant, remodelant le courant, et nous ne sommes jamais les mêmes non plus. Chaque coup de pagaie transporte une nouvelle version de nous-mêmes dans un fleuve qui a déjà changé. Le fleuve comme le pagayeur sont en transformation perpétuelle. Les eaux qui s’écoulent et nos expériences en évolution font en sorte que chaque rencontre avec le fleuve est fondamentalement différente de la précédente.
C’est pourquoi mon retour sur le fleuve Yukon m’a semblé à la fois familier et entièrement différent. En mai 2025, je me suis retrouvé à nouveau sur ses eaux pour une seconde fois — mais le fleuve comme moi avions changé. J’ai abordé ce voyage avec un état d’esprit profondément différent : privilégier l’apprentissage, honorer le territoire, accueillir la gratitude pour l’expérience et mettre consciemment mon ego de côté.
Il a été tout aussi remarquable de découvrir le fleuve Yukon sous un autre angle — à travers le regard de mon coéquipier Antti Vettenranta dont c’était la première fois au Canada. Pour celles et ceux qui rêvent de descendre le Yukon en canot, le film de notre expédition réalisé par Antti sur YouTube est véritablement captivant.
Après une journée complète consacrée à préparer notre canot Esquif Miramichi de 18 pieds, à faire les provisions et à organiser à la fois l’équipement que nous avions apporté en avion et celui expédié à l’avance par la poste, nous étions enfin prêts à commencer notre aventure. Nous avons quitté Up North Adventures vers 11 h, montant à bord d’une navette qui nous conduirait jusqu’au lac Atlin. Le trajet de 2 h 30 est passé rapidement alors que nous admirions par les fenêtres les paysages nordiques à couper le souffle, scrutant l’horizon à la recherche de grizzlis tout en écoutant les histoires captivantes de notre chauffeur sur la vie au Yukon.
À notre arrivée dans la petite ville d’Atlin, nous n’avons pas perdu de temps. Le ciel était chargé de nuages et la pluie semblait imminente. Désireux de nous mettre à l’eau, nous avons enfilé nos combinaisons étanches, chargé le canot, pris une photo d’équipe et salué notre chauffeur.
J’ai ressenti un tourbillon d’émotions contradictoires. Nous entrions dans un environnement à la fois hostile et grandiose. Les eaux glaciales du lac étaient aussi dangereuses qu’éblouissantes, et bien que méfiants face aux rencontres possibles avec des grizzlis, une partie de nous espérait en apercevoir un. Le vent était vif et incessant, tandis que les glaciers et les sommets enneigés nous rappelaient de façon spectaculaire la fine ligne entre l’aventure et le danger. Avec le risque constant d’hypothermie en tête, nous savions que cet environnement exigerait toute notre attention et notre respect.
Même si nous avions déjà réalisé ensemble deux grandes expéditions en canot au cours des dernières années, nous savions que celle-ci apporterait son lot de défis et mettrait notre amitié à l’épreuve d’une nouvelle manière. En quittant la rive, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un mélange d’excitation et d’humilité. À chaque coup de pagaie, nous nous enfoncions davantage dans la nature sauvage, où seuls le vent se faisait entendre. Cette première journée a donné le ton pour la suite : un voyage façonné non seulement par les kilomètres et les paysages, mais aussi par la résilience, la patience et l’esprit d’équipe qu’il exigerait. L’aventure venait véritablement de commencer. 930 km à parcourir / Altitude : 670 mètres
La rivière Atlin s’étend sur 8 kilomètres, s’écoulant du lac Atlin vers ‘’Graham Inlet’’, en Colombie-Britannique. Avant l’expédition, j’avais tenté de recueillir des informations sur ce tronçon, mais j’en ai trouvé très peu. Les images satellites laissaient entrevoir la présence de quelques rapides importants, ce qui me rendait quelque peu anxieux — chavirer n’était tout simplement pas une option dans une eau aussi glaciale. Bien que certaines personnes nous aient assuré que la rivière ne présentait aucun réel danger, la plupart ne l’avaient jamais réellement pagayée. Le niveau de l’eau était encore relativement bas, environ deux semaines avant la fonte glaciaire qui ferait gonfler le lac Atlin et augmenter considérablement le débit de la rivière.
Comme toujours, juste avant d’affronter des rapides, le stress se faisait sentir. Pour une raison que je ne m’explique pas, cela se traduit souvent par une petite pause sur la rive pour aller uriner — mon étrange rituel de plein air avant de me lancer dans l’eau vive. La rivière s’est révélée technique, mais gérable : peu profonde, rocheuse et exigeant une grande précision. Antti a manœuvré le canot avec maîtrise, nous guidant habilement à travers ces eaux peu profondes. Coup de pagaie après coup de pagaie — draw, cross draw, power — nous avons tracé notre chemin à travers les rapides. En ce qui semblait n’être que quelques instants, nous avons atteint ‘’Graham Inlet’’ et accosté pour un dîner bien mérité.
Le lac Tagish est une vaste étendue d’eau qui, malgré son immensité, donne souvent l’impression d’un grand fleuve en mouvement. Le terrain environnant s’incline doucement, donnant l’illusion que le lac lui-même s’écoule entre les montagnes. Avec le relief en pente et les sommets semblant plus bas à l’horizon, on avait l’impression de pagayer sur une large rivière paisible — une sensation vraiment unique sur la route du Yukon.
Imposants et grandioses, les sommets paraissent si proches. Mais ce n’est qu’un mirage, une illusion. En réalité, ils se trouvent souvent à plus de quinze kilomètres. On croit pouvoir les atteindre en une demi-heure, puis on pagaie encore et encore. Deux heures plus tard, ils semblent toujours nous attendre, inchangés et lointains — comme si le canot lui-même n’avançait pas. Cette lenteur, et ces paysages qui se dévoilent à leur propre rythme, offrent une perspective complètement différente, en contraste frappant avec les eaux tumultueuses de la rivière Atlin que nous avions parcourue la veille.
Une défaillance a provoqué l’envol incontrôlé du drone au-dessus du lac Tagish. Nous en avons perdu le contrôle et, pour aggraver la situation, nous entendions le signal sonore de ‘’low battery’’. La tension était à son comble. Les images de nos trois premiers jours étaient encore sur la carte SD d’origine. La dernière image transmise à la télécommande montrait une zone d’herbe, puis l’écran est devenu noir. Antti a passé les deux heures suivantes à fouiller la rive pendant que je le suivais en canot.
Antti est resté plein d’espoir, déterminé à tout faire pour retrouver le drone. De mon côté, je me disais en silence qu’il n’y avait aucune chance de le récupérer dans un paysage aussi vaste. À un moment donné, j’ai suggéré de vérifier si le drone possédait une fonction indiquant ses dernières coordonnées connues. Effectivement, c’était le cas. Nous avons pagayé à toute vitesse à travers le lac et, après une courte marche de deux minutes à l’intérieur des terres, Antti a repéré son précieux drone, posé dans l’herbe, complètement intact. Notre moral est aussitôt remonté.
Pour atteindre le fleuve Yukon, nous devions d’abord traverser le lac Laberge, qui s’étend sur environ 50 kilomètres. À notre arrivée, nous avons été surpris par le niveau d’eau extrêmement bas — si bas que nous avons dû descendre du canot et marcher à côté en le tirant derrière nous. Rester assis à l’intérieur n’était tout simplement pas possible, car notre poids le faisait frotter sur le fond.
Nous avons finalement entamé la traversée du lac. Je connaissais déjà sa réputation de plan d’eau dangereux, où les tempêtes peuvent se lever rapidement — et c’est exactement ce qui s’est produit. Le vent s’est levé, suivi de vagues de plus en plus grosses. Nous nous sommes retrouvés le long d’une rive escarpée et rocheuse, où il était très difficile d’accoster sur une certaine distance.
Grâce à mon expérience sur de grands plans d’eau et en conditions de tempête, ces situations ne m’étaient pas inconnues. Bien que loin d’être idéales — surtout compte tenu de la température glaciale de l’eau — je n’étais pas particulièrement inquiet. J’étais toutefois extrêmement concentré. Ce n’étaient pas des conditions propices à la contemplation ou à l’appréciation du paysage. J’avais également une confiance totale en mon partenaire à l’arrière du canot, qui assurait la direction.
Ce que j’avais momentanément négligé, cependant, c’est que mon coéquipier Antti ne possédait pas le même niveau d’expérience. Pour lui, ces conditions étaient réellement intimidantes. Les vagues, importantes et venant de l’arrière, soulevaient le canot. Malgré cela, il a manœuvré avec une grande habileté. Néanmoins, si j’avais été plus conscient de l’écart entre nos niveaux d’expérience, j’aurais probablement réalisé plus tôt que, pour lui, ces conditions étaient extrêmes. Au final, cela s’est avéré être une expérience précieuse — qui lui a permis de progresser comme pagayeur et, surtout, de gagner en confiance.
Peu de temps après, nous avons trouvé une baie abritée — un endroit idéal pour établir notre camp, protégés du vent. Nous en avons même profité pour nous baigner. Sachant que des vents forts étaient attendus le lendemain, nous avons décidé de prendre une journée de repos bien méritée. Nous avons fait un feu, savouré de bons repas et pris le temps de lire et d’écrire. Le lendemain de cette pause, nous sommes repartis dans des conditions calmes et favorables, ce qui nous a permis de compléter notre traversée du lac Laberge.
La première section du fleuve Yukon était absolument spectaculaire. L’eau, d’un turquoise limpide et sans sédiments, était animée par un courant rapide — nous permettant d’atteindre près de 8 km/h même en dérivant pendant nos pauses. Les eaux claires du Yukon commencent à perdre leur limpidité à la confluence avec la rivière Teslin, près de Hootalinqua, où des eaux plus chargées en sédiments modifient progressivement la couleur du fleuve vers des teintes brunâtres — bien avant l’impact marqué de la rivière White plus en aval. Le paysage environnant était tout aussi impressionnant et, dans l’ensemble, cette portion du voyage s’est déroulée de façon fluide et sans grande difficulté.
Cet itinéraire suit le tracé historique de la ruée vers l’or du Klondike, emprunté autrefois par des prospecteurs venus des États-Unis et du Canada en route vers Dawson City, à la recherche de fortune. En chemin, nous nous sommes arrêtés dans plusieurs anciens établissements abandonnés, où des cabanes usées par le temps et de vieux cimetières témoignent encore silencieusement de cette époque.
Notre parcours a également inclus une courte mais agréable halte à Carmacks, où nous avons savouré un bon hamburger bien mérité ainsi qu’une douche chaude. Nous avons aussi eu l’occasion de rencontrer d’autres pagayeurs et d’échanger avec eux, partageant nos histoires et expériences le long du fleuve.
Nous avons également visité Fort Selkirk, un ancien poste de traite situé à la confluence des rivières Yukon et Pelly. Autrefois un centre important durant la traite des fourrures et les débuts de la ruée vers l’or, il s’agit aujourd’hui d’un site patrimonial préservé qui offre un aperçu fascinant du passé de la région.
Il y a quelque chose de profondément réconfortant dans le fait de pouvoir parler sa propre langue lors d’une longue expédition en canot. Ces dernières années, j’ai pagayé avec des gens venus des quatre coins du monde, principalement en anglais, simplement parce que c’était la langue commune. Et soyons honnêtes, mon anglais est plutôt mauvais. On réalise vite à quel point parler sa langue transforme l’expérience : les rires viennent plus facilement, les émotions s’expriment avec plus de justesse et on se sent pleinement soi-même. Les conversations deviennent plus fluides, plus naturelles, comme si chaque mot trouvait enfin parfaitement sa place.
Sur le Yukon, à mi-parcours, nous avons croisé un groupe de pagayeurs venus de France et de Belgique, eux aussi en route vers l’aval. J’en connaissais déjà un, Julien Abbate, et le lien s’est créé instantanément. La langue y était pour beaucoup. Les chances de se rencontrer au cœur du Yukon étaient minces, mais ce jour-là, on aurait dit que les esprits ancestraux avaient orchestré cette rencontre. Leur accueil, leur gentillesse et leur générosité m’ont profondément touché. J’ai été sincèrement ému d’être reçu avec autant de chaleur dans mon propre pays par des gens venus de l’autre côté de l’océan.
Pour mon coéquipier Antti, un Finlandais parfaitement à l’aise en anglais mais ne parlant pas français, la journée a été un peu plus complexe. La plupart des pagayeurs francophones ne parlaient pas anglais, si bien que je me suis retrouvé à faire la traduction, faisant le pont entre deux mondes. Ce jour-là, j’ai mieux compris le lien qu’Antti avait développé avec les Finlandais rencontrés lors de notre expédition en canot en Finlande l’année précédente. Les rôles étaient inversés cette fois-ci, lui qui avait alors joué le rôle de traducteur pour m’aider à comprendre. Le canot rapproche les gens. Mais les mots aussi.
Nichée le long des rives du fleuve Yukon, Dawson City est une ville historique qui semble suspendue dans le temps. Autrefois au cœur de la ruée vers l’or du Klondike, elle se distingue encore aujourd’hui par ses trottoirs en bois, ses bâtiments patrimoniaux préservés et son esprit de frontière — un lieu où l’histoire et l’aventure continuent de se rencontrer.
Nous sommes arrivés à Dawson City un peu plus tôt que prévu. Des averses étaient annoncées et, bien que nous ne soyons qu’à quelques kilomètres et que nous envisagions initialement de passer une dernière journée en nature, les prévisions annonçaient des pluies importantes. Nous avons jugé plus raisonnable de terminer notre parcours et de profiter de nos derniers jours à Dawson avec un équipement sec, plutôt que de devoir gérer du matériel détrempé.
Une fois en ville, nous nous sommes offert un hôtel, de bons repas et quelques conforts bien mérités. Nous avons également participé à quelque chose que j’avais manqué lors de ma première visite en 2016 : le célèbre Sourtoe Cocktail au Downtown Hotel. Le rituel consiste à boire un shooter de whisky contenant un orteil humain momifié, avec une règle simple : l’orteil doit toucher vos lèvres avant que vous ne reposiez le verre. C’est sans aucun doute un peu déroutant, mais c’est aussi un rite de passage bien connu pour de nombreux visiteurs de Dawson City.
Nous y étions à la mi-juin, profitant de températures douces et agréables. Cela nous a permis de nous reposer, d’explorer la ville, de parcourir les petites boutiques locales et de prendre notre temps. Pour moi, c’était aussi l’occasion de revisiter les souvenirs de mon premier voyage en 2016.
Cela marquait la fin de notre aventure — et, pour Antti et moi, la conclusion d’une trilogie. Pendant trois années consécutives, nous avons partagé des expéditions en canot ensemble. En 2023 et 2024, je me suis rendu en Finlande pour lui rendre visite, et en 2025, nous nous sommes retrouvés au Yukon — un endroit qui, pour beaucoup à travers le monde, possède une dimension presque mythique et nourrit depuis longtemps les rêves d’enfance.
Ce qui rend le fleuve Yukon particulièrement intéressant, c’est à quel point il est accessible à organiser. À l’exception d’un ou deux rapides modérés, il présente peu de difficultés techniques : il n’y a pratiquement aucun portage, le courant est constant et favorable, et les possibilités de camping sont nombreuses tout au long du parcours. Bien qu’il ne séduise pas nécessairement ceux qui recherchent de l’eau vive intense ou de l’adrénaline, il offre quelque chose d’aussi précieux — un voyage en canot contemplatif et historique à travers l’un des paysages les plus magnifiques et chargés d’histoire au monde.
Martin Trahan – Antti Vettenranta
Expédition 7
2024 · Laponie
Une aventure exceptionnelle en Laponie finlandaise et norvégienne : 350 km en canot parcourus en 21 jours, au cœur du cercle polaire arctique, de la rivière Lemmenjoki jusqu’à la mer de Barents, via le lac Inari et la région de Vätsäri. En savoir plus ↓
Récit complet
« 350 km à travers les régions sauvages de la Laponie. »
En 2023, j’ai entrepris une expédition inoubliable de huit jours en canot en Finlande avec un aventurier finlandais, Antti Vettenranta, avec qui j’avais d’abord établi un contact via Instagram avant de le rencontrer en personne pour la toute première fois. Pagayer à travers les eaux préservées des parcs nationaux de Kolovesi et de Linnansaari, ainsi que dans la réserve naturelle de Joutenvesi, a constitué une expérience à la fois exceptionnelle et profondément enrichissante.
En 2024, nous avons décidé de repousser nos limites et de nous associer de nouveau pour une expédition encore plus ambitieuse. Cette fois, nous nous sommes aventurés en Laponie pour un périple de 21 jours en canot à travers la nature intacte de Vätsäri, au cœur du cercle polaire arctique, à 69°N. Notre aventure s’est conclue sur les rives de la mer de Barents, en Norvège — une épopée remarquable et empreinte d’humilité.
Nous avons amorcé notre aventure par un trajet de 1 200 km en voiture, reliant Helsinki à la ville d’Ivalo. Le lendemain, nous avons visité le musée Siida, à Inari, où nous avons eu l’occasion d’approfondir nos connaissances sur la culture sámi.
Le premier jour d’un voyage en canot est souvent inoubliable. C’est le moment où le rêve prend vie, l’aboutissement de plusieurs mois d’efforts, de planification et d’investissement. Atteindre le point de départ, que ce soit en hydravion ou par transport terrestre, constitue une expérience à la fois unique et exaltante. C’est généralement à cet instant que je ressens les premières montées d’adrénaline.
J’ai toujours rêvé de débuter une expédition à bord d’un Land Rover Defender et, grâce à XWander Nordic, ce rêve est devenu réalité. Ce n’était peut-être pas le trajet le plus confortable, mais c’était sans contredit une manière aussi mémorable que divertissante de lancer l’aventure. Nous étions animés par un enthousiasme palpable.
La première section de notre expédition en canot nous a menés sur la rivière Juutuanjoki et ses rapides. Toutefois, en raison de la saison avancée, le niveau d’eau était si bas que la descente des rapides représentait un risque considérable. Nous faisions face à la possibilité d’endommager le canot, voire de subir des blessures sérieuses dans cet environnement rocheux.
Malgré ces conditions, nous avons réussi à franchir le premier rapide. C’était notre première expérience en eau vive ensemble, et Antti comme moi ressentions une certaine appréhension. Nous n’étions pas encore habitués à nos styles de pagaie respectifs, et notre communication n’était pas optimale. Néanmoins, nous avons réussi à passer, grâce notamment à l’excellent travail d’Antti à la barre.
Encouragés par ce succès, nous étions tentés d’affronter les rapides suivants. Nous avons pris le temps d’analyser différentes trajectoires afin de trouver un passage sécuritaire qui nous permettrait de poursuivre l’aventure. Mais la rivière en a décidé autrement : le niveau d’eau était tout simplement trop bas. En l’absence de sentier de portage et avec une forêt dense de chaque côté, notre seule option consistait à progresser à pied dans la rivière en guidant le canot. Le lit de la rivière était particulièrement traître, jonché de roches glissantes et de cavités profondes prêtes à coincer nos jambes. L’avancée était lente, ponctuée de moments de frustration lorsque nos os heurtaient les pierres.
À la fin de notre expédition, nous avons appris que deux pagayeurs se trouvaient juste derrière nous sur la Juutuanjoki. L’un d’eux a vécu une expérience terrifiante : il est resté coincé dans une cavité pendant près de deux minutes, échappant de peu à la mort. Sa caméra GoPro a capté toute la scène. Il s’agissait pourtant d’un pagayeur expérimenté, surpris dans un rapide en apparence inoffensif. Habitué à le franchir, il n’avait pas anticipé un tel danger.
Ce récit m’a profondément ébranlé. Au cours des dernières années, deux de mes amis ont perdu la vie en faisant du canot, pratiquant une activité qu’ils aimaient profondément. Leur disparition a eu un impact majeur sur moi. Depuis, chaque fois que j’entends le grondement lointain d’un rapide important ou d’une chute, je sens ma poitrine se serrer et une vague d’anxiété m’envahir. Je suis reconnaissant qu’Antti et moi partagions la même approche en matière de sécurité et de gestion des risques.
Lors de notre expédition en canot en Laponie finlandaise et norvégienne, nous avons alterné entre des repas lyophilisés et des repas frais. Cette approche nous a permis de limiter les déchets à rapporter et de réduire la quantité de vaisselle à faire. J’ai eu le plaisir de déguster deux excellents plats préparés avec soin par Antti : du renne sauté accompagné d’airelles sur un lit de purée de pommes de terre, ainsi que de savoureuses saucisses makkara cuites sur un bâton au-dessus du feu, accompagnées de moutarde.
Nous avons également apprécié des repas frais plus classiques, comme des tortillas garnies de fromage, de pommes, d’avocat, de houmous et de saucisson séché, ainsi que des pâtes au pesto et aux noix. Pour ma part, le moment fort a été le bœuf séché finlandais que nous avions apporté, sans aucun doute le meilleur que j’aie jamais goûté. Mon conseil, pour ce qu’il vaut : bien manger en expédition de canot contribue grandement à l’expérience globale, en permettant de savourer pleinement à la fois le voyage et les repas.
Nous avons ensuite pagayé en canot sur le lac Inari, le troisième plus grand lac de Finlande. S’étendant sur environ 80 km de longueur et 50 km de largeur, même une légère brise peut rapidement se transformer en vent soutenu et créer des conditions exigeantes. Heureusement, nous avons bénéficié d’un vent arrière pendant presque toute la traversée, ce qui a rendu le passage fluide et agréable.
Au fil de notre progression, nous avons constaté avec regret que plusieurs îles avaient été ravagées par des feux de forêt survenus au cours des deux mois précédents. Nous nous sommes demandé si cela pouvait expliquer le nombre « plus faible qu’anticipé » d’observations de rennes.
Notre itinéraire nous a menés à contourner Ukonsaari, une île sacrée pour le peuple sámi, dédiée à Ukko, le dieu du tonnerre et du ciel dans leur système de croyances traditionnel. Autrefois, elle servait de lieu d’offrandes sacrificielles. Par respect pour son importance culturelle, nous sommes demeurés dans notre canot sans y accoster.
Quelques kilomètres plus loin, nous nous sommes arrêtés pour visiter la grotte de glace de Korkia-Maura, qui servait autrefois de réfrigérateur naturel aux pêcheurs du lac Inari pour conserver leurs prises durant l’été. À un certain point sur le lac, nous avons atteint notre point le plus rapproché de la Russie, à environ 20 kilomètres de la frontière. En poursuivant vers le nord-est, nous avons finalement atteint une impasse. Heureusement, une rampe de mise à l’eau équipée d’un treuil à câble nous a permis d’effectuer un portage vers l’autre côté, où nous avons pénétré dans la région de Vätsäri et pris un repos bien mérité.
Une décision déterminante devait être prise. Nous étions sur le point d’atteindre un point de non-retour. Le dilemme était le suivant : s’enfoncer dans la région sauvage de Vätsäri sans savoir si les rivières étaient asséchées, ou modifier notre itinéraire et revenir à notre point de départ en longeant la rive nord du lac Inari en canot.
Nous savions que les rivières seraient peu profondes et difficiles à naviguer. Ce que nous ignorions, en revanche, c’était si elles seraient encore navigables ou si nous devrions effectuer des portages sur des dizaines de kilomètres. Comme le dit un vieil adage : « tout ce qui est en bleu sur la carte de Vätsäri n’est pas nécessairement de l’eau ». Cela s’est avéré tout à fait vrai.
Je souhaitais ardemment m’aventurer dans cette région mystique de Vätsäri et relever le défi du sombre et légendaire canyon de Routasenkuru, aussi appelé « Hell Canyon ». Lorsque Antti m’a dit : « allons-y », j’ai immédiatement ressenti une montée d’adrénaline. L’aventure prenait une toute autre dimension. La plupart des personnes qui traversent le canyon de Routasenkuru sont de jeunes randonneurs ou des adeptes de packraft. Très peu sont des canotiers quadragénaires lourdement chargés.
Nous avions énormément d’équipement à transporter. Le canot Esquif Prospector de 36 kg (80 lb) était exceptionnel, mais loin d’être léger. Avec les années, je ne suis plus en mesure de porter à la fois un baril sur le dos et le canot sur les épaules. En résumé, nous avons dû effectuer trois allers-retours pour chacun des quelque 35 portages (à quelques unités près). Un véritable cauchemar. Antti a perdu 12 kg (27 lb) et, de mon côté, j’en ai perdu 6 (13 lb).
Pagayer en canot dans la région mystérieuse et presque mystique de Vätsäri a été une expérience exceptionnelle. Nous évoluions au cœur d’une nature totalement sauvage. La légende veut que ceux qui s’aventurent à Vätsäri en ressortent transformés à jamais. L’isolement de ce territoire implique qu’il n’existe que très peu de sentiers balisés ou entretenus, rendant les portages particulièrement exigeants et nécessitant de solides compétences en orientation. Malgré ces défis, les efforts fournis étaient largement récompensés par le sentiment d’accomplissement ressenti en traversant un environnement aussi brut, intact et préservé.
Bien que provenant de différentes régions du monde, Antti et moi partagions une passion commune pour le canot. Sa langue maternelle étant le finnois et la mienne le français, nous avons adopté l’anglais comme langue commune. Deux étrangers devenus amis, nous trouvions souvent de l’humour dans nos moments de fatigue, lorsque nous avions du mal à nous exprimer clairement. Avec le temps, nous avons développé une capacité remarquable à nous comprendre et à anticiper les intentions de l’autre.
L’hiver approchait. Officiellement, nous n’étions qu’au début de l’automne, mais à 69°N, dans le cercle polaire arctique, la rudesse des nuits se faisait déjà sentir, avec des températures descendant sous le point de congélation.
Le canyon de Routasenkuru était un lieu où le temps semblait ralentir, propice à l’introspection et à une connexion profonde avec la puissance brute de la nature. Après trois jours d’efforts soutenus et de progression lente, nous avons finalement réussi à en sortir. Le sentiment d’avoir persévéré à travers l’un des passages les plus exigeants de Finlande était incomparable.
Ce soir-là, épuisés par les portages et trempés par la pluie, nous avons installé notre campement près d’une magnifique plage bordant un lac qui nous mènerait, le lendemain matin, vers la rivière Munkelva. Nous venions de franchir l’un des principaux crux de l’expédition, mais nous savions qu’il en restait encore un dernier, chargé d’inconnues.
Il nous restait environ 20 km à parcourir avant de compléter cette aventure. En théorie, cette distance pouvait être franchie en deux jours, voire trois si la rivière était complètement à sec. La rivière Munkelva serpente à travers des paysages remarquables et est réputée pour sa beauté sauvage, alternant entre des sections calmes et d’autres plus techniques, particulièrement en amont. Toutefois, dans notre cas, la majorité des rapides étaient inexistants en raison du faible niveau d’eau.
Nous savions néanmoins que la rivière Munkelva comptait deux impressionnantes chutes ainsi que deux cascades qu’il était impératif de contourner en portage. Ces chutes font partie intégrante du paysage spectaculaire qui attire tant les amateurs de plein air dans la région. Elles étaient en effet grandioses. Lors de la première journée, nous n’avons parcouru qu’environ 4 km et le moral était à la baisse. Nous devions constamment marcher à côté du canot et le tirer à travers des champs de roches. Le risque de blessure, en raison des surfaces glissantes, était particulièrement élevé.
La dernière journée en canot sur la rivière Munkelva, en Norvège, représentait l’aboutissement de tout ce qui avait rendu cette expédition si marquante. La brume matinale flottait encore à la surface de l’eau, tandis que l’air frais portait les premières notes de l’automne. La rivière, qui nous avait guidés à travers certains des paysages les plus isolés, semblait désormais ralentir en approchant de ses derniers méandres.
Nous avons effectué le portage des dernières chutes, dont le grondement doux rompait le silence ambiant. Une impression de calme et de finalité s’installait, comme si la rivière elle-même savait que nous arrivions à la fin du parcours. Chaque coup de pagaie devenait une manière de prolonger, encore un peu, la magie de cette expérience.
À mesure que nous approchions de l’embouchure, le paysage s’ouvrait progressivement, laissant apparaître des signes de présence humaine — une cabane, quelques bateaux de pêche, des lignes électriques et, au loin, le bruit d’une scie mécanique. Ce contraste avec l’isolement sauvage dont nous venions ne diminuait en rien le sentiment d’accomplissement et de sérénité qui nous habitait.
Le 15 septembre à 16 h 12, sous un ciel ensoleillé mais dans un froid mordant, nous avons atteint la mer. Nous venions d’achever une aventure exceptionnelle en Laponie finlandaise et norvégienne : un périple de 350 km en canot, réalisé sur 21 jours, au cœur du cercle polaire arctique à 69°N.
Il s’agissait de l’expédition la plus exigeante physiquement de ma vie, mais aussi de la plus enrichissante sur le plan humain. La collaboration n’a jamais été ma plus grande force, mais avec Antti, le travail d’équipe s’est imposé naturellement. Trouver le bon partenaire et s’efforcer de l’être soi-même s’est révélé être la clé d’une aventure pleinement réussie. Cette expérience demeure aujourd’hui l’une de mes plus grandes fiertés.
L’architecte de cette expédition, le Finlandais Antti Vettenranta, avait tracé un itinéraire d’une grande beauté à travers les régions d’Inari et de Vätsäri, des territoires parmi les plus isolés au monde. Les quelque 35 portages réalisés au cours des sept derniers jours ont mis nos corps à rude épreuve. Ils n’étaient jamais faciles : sans sentiers, sur des roches glissantes, et à travers des terrains accidentés, marécageux ou escarpés.
Observer le changement de saison, l’arrivée des couleurs automnales et les aurores boréales illuminant le ciel ont constitué des moments magiques qui sont venus ponctuer la fin de cette aventure hors du commun.
Nous avons déchargé le canot une dernière fois. Nos mains étaient fatiguées d’avoir pagayé et tiré l’embarcation, mais un profond sentiment d’accomplissement nous habitait, conscients d’avoir traversé des paysages que peu de gens ont la chance de voir. Debout sur les rives de la rivière Munkelva, en regardant le chemin sinueux parcouru, un moment de recueillement silencieux s’est imposé. La rudesse du territoire, le pouvoir apaisant de la nature et la solitude de l’aventure ont laissé en nous une empreinte indélébile. La rivière Munkelva, avec ses humeurs changeantes et ses eaux cristallines, restera gravée dans nos mémoires comme l’un des moments les plus marquants de l’expédition.
La dernière soirée a été consacrée au repos, au séchage de notre équipement, à la planification du retour et aux discussions sur de futurs projets. Un fort sentiment de camaraderie nous unissait désormais, deux étrangers devenus amis, réfléchissant ensemble à la grandeur des paysages de la Laponie. Nous savions que cette aventure, avec ses défis et sa beauté, continuerait de nous habiter bien après notre retour à la civilisation.
Martin Trahan – Antti Vettenranta
Expédition 6
2023 · France
La traversée de la France, de Genève en Suisse jusqu’à l’océan Atlantique à Saint-Brevin-les-Pins, au cœur d’un pays riche d’histoire. Une épopée de 37 jours totalisant 1 500 km. En savoir plus ↓
Récit complet
Lors des mois de mai et juin 2023, avec mon coéquipier français Joris Leclercq, nous avons traversé la France en canoë, de Genève jusqu’à l’océan Atlantique près de Saint-Nazaire. Il s’agissait d’une aventure inspirée de celle réalisée par les aventuriers français Paul Villecourt et Philippe Bouvat en 2017. Pour moi, qui ai l’habitude des grandes traversées de plusieurs mois en Amérique, c’était une première longue expédition en sol européen. Il s’agissait d’un parcours de 1500 km répartis sur une période d’environ 37 jours. Mon objectif était de découvrir ce pays chargé d’histoire, de découvrir ses beautés et d’aller à la rencontre des gens qui l’habitent. J’y ai trouvé du sens, une quête, un rêve au fil de l’eau, un voyage au cœur de la France, mais surtout au cœur de moi-même.
Trouver un coéquipier disponible pour une aussi longue période n’a pas été chose simple. La plupart des gens de mon âge ont des enfants, des obligations, un boulot, des crédits à rembourser et il devient presque impossible pour eux de se libérer pour une aussi longue période. Afin d’augmenter mes chances de trouver un partenaire de qualité, j’ai pris la décision d’assumer les frais d’expédition de Joris, un quarantenaire exerçant le métier de pompier-secouriste à Orléans, en plus d’être guide de canoë sur la Loire. Lors de chacune de mes expéditions, le jour que je préfère, c’est le premier. Il s’agit de l’aboutissement de nombreuses heures de préparation, de sacrifices et la confirmation que le rêve devient réalité. Ce premier jour ne s’est pas vraiment passé comme je l’attendais…
La journée tire à sa fin, nous sommes fatigués de cette longue première journée sur le Rhône et nous nous arrêtons sur la rive afin d’aller vérifier un potentiel site de bivouac. Lorsqu’on laisse un canoë sans sur surveillance, il y a deux règles à toujours appliquer : on attache le canoë ou on le sécurise en le montant sur la berge et on s’assure de ne rien laisser traîner sur la toile de pontage. Nous avons malheureusement omis de respecter ces règles de base et avons plutôt seulement laissé le canoë reposer sur des rochers. Ce que nous avions oublié, c’est que nous étions entre deux barrages hydroélectriques et que le niveau d’eau est sujet à des variations rapides. Ce qui devait arriver arriva. Notre canoë, notre équipement, mon portefeuille et mon passeport ont été emportés par le fort courant. Nous étions sur la rive, figés, presque nus et n’arrivant pas à croire ce qui venait de se passer. Avec mes 20 000 km d’expérience, cette erreur n’aurait jamais dû se produire. Heureusement, nous avons pu emprunter le canoë d’un club situé tout près. Nous sommes partis à la recherche de notre embarcation avec encore deux heures d’ensoleillement devant nous. Nous l’avons retrouvée 6 km plus loin, flottant tranquillement. Nous étions quittes pour une bonne frousse. C’est ainsi que j’ai nommé le canoë « le Solitaire ». Et lorsqu’on me demande si j’ai perdu de l’équipement lors de cette mésaventure, je réponds que j’ai seulement perdu un peu de mon ego et de mon orgueil ce jour-là.
L’aventure a commencé sur le Rhône à Genève. Son puissant courant nous a portés sur plus de 400 km, mais il était malheureusement trop souvent ralenti par le béton armé des nombreux barrages hydroélectriques que nous avons dû portager. A mon grand désespoir, j’ai dû composer avec une phobie de ces ouvrages bétonnés. Bien que cela puisse sembler irrationnel, j’avais une peur envahissante d’être aspiré dans les turbines de ses immenses centrales ou par-dessus les déversoirs de crue et barrages de retenue. Vous comprendrez qu’à l’approche de ceux-ci, il devenait non négociable de longer la rive, ce qui nous ralentissait considérablement. Mon coéquipier ne voyait pas cela du même œil, n’était pas du tout effrayé et s’impatientait parfois lorsque j’exigeais de modifier notre trajectoire afin de faire diminuer mon anxiété. Toutefois, j’étais rapidement réconcilié par les sections plus sauvages qui suivaient, par notre passage devant les villages pittoresques dont je suis tombé amoureux et par les vignobles qui font la renommée de la région. La grande richesse patrimoniale de la France et sa beauté architecturale me faisaient vivre un rêve éveillé.
Lorsqu’on part à l’aventure dans un pays aussi peuplé que la France, trouver des sites de bivouac corrects peut s’avérer une source de préoccupation. En général, nous débutions vers 18 h la recherche d’un endroit suffisamment plat pour accueillir nos deux tentes. A l’occasion, nous nous sommes laissés tenter par des campings au bord de la rivière afin de recharger nos équipements électroniques et prendre une douche chaude. C’était aussi un moyen d’éviter les bivouacs boueux rendus peu accueillants par le niveau très haut du Rhône. Ce choix limité a contribué à quelques désaccords avec mon équipier. Nos horloges biologiques également. J’aime profiter des premières lueurs du jour et de la faune qui se réveille. Pagayer dans le brouillard matinal me fait rêver et m’apaise. Mais tout le monde n’est pas du matin et j’avoue que le compromis n’a pas été simple à trouver.
Le périple s’est poursuivi par la mythique remontée de 70 km des rivières Ardèche et Chassezac au pays des châtaignes. Nos valeureux amis Paul Villecourt et Philippe Bouvat se sont joints à notre aventure pour les deux premières journées passées sur l’Ardèche. Leur présence énergisante et leur sens de l’humour m’ont fait le plus grand bien. Leurs nombreuses et mémorables anecdotes liées à leur grande traversée réalisée en 2017 m’ont fait rêver. L’Ardèche est un bijou de rivière et assurément un coup de cœur. Son eau limpide, ses plages de galets, ses grottes sculptées par l’érosion et ses gigantesques falaises m’éblouissaient par leur caractère unique. C’était apaisant de pagayer dans un environnement aussi magnifique. Les paysages défilaient si lentement à la montée, c’était méditatif.
Néanmoins, notre deuxième journée sur cette rivière a été éprouvante et nous avons dû nous battre contre des vents violents qui nous fouettaient le visage avec des rafales atteignant les 100 km/h. Je n’avais jamais pagayé dans des conditions aussi difficiles. Parfois, le canoë tanguait et il devenait presque impossible à contrôler. Les rapides au courant puissant, nous les avons remontés à pied, en tirant ou en cordelant le canoë. Fréquemment, nos pieds glissaient sur les roches savonneuses. Les éclats de rire se sont faits plus nombreux lorsque cette éreintante journée a pris fin.
Depuis quelques années, la France est aux prises avec des épisodes de grandes sécheresses qui ont un impact considérable sur les niveaux d’eau. Les nappes phréatiques se vident, les rivières s’assèchent et il ne reste parfois que les vestiges d’un plan d’eau jadis rempli de vie. Lorsque nous avons atteint la rivière Chassezac, nos craintes se sont confirmées : la rivière était à certains endroits à sec. Nous devions par moment déplacer des cailloux pour dévier un mince filet d’eau afin que nous puissions y glisser le canoë qui s’abîmait considérablement à chaque frottement. Je sentais mon dos faiblir à force de tirer notre lourd canoë chargé de nourriture et d’équipement. Nous en étions à nous questionner si nous allions être en mesure de poursuivre notre route le lendemain dans des conditions aussi difficiles. Ce soir-là, je regardais les étoiles avant que le ciel ne se couvre de nuages gris annonciateurs de temps plus maussade. J’y ai aperçu quelques étoiles filantes et je me suis surpris à faire un vœu : petit Jésus, faites que le niveau d’eau augmente pendant la nuit. Croyez-le ou non, un miracle s’est produit. Au lever du soleil, alors que je m’approchais de la rivière pour m’y laver le visage, j’ai ressenti un grand sentiment de soulagement à la vue des eaux qui avaient monté de 60 cm et qui rendaient dorénavant possible la dernière journée de remontée. Pendant la nuit, le barrage situé plusieurs kilomètres en amont avait ouvert les vannes.
L’un des principaux défis de cette grande traversée a consisté en une randonnée à pied d’environ 150 km à travers le Massif Central, afin de changer de bassin versant. Le 24 mai, nous venions d’atteindre Langogne suite à une exténuante, mais spectaculaire randonnée de 75 km. Durant ces 4 jours de marche, j’ai été émerveillé par les paysages grandioses et le cadre enchanteur de cette chaîne de montagnes. Nous passions d’un sommet à l’autre avec satisfaction, mais en y laissant beaucoup d’énergie. Il y a des centaines d’années, des hommes et des femmes ont emprunté ces chemins, et ce, parfois juste pour délivrer un message à un village voisin. Quelques jolies maisons construites en pierre sont encore présentes, parfois transformées en gîtes pour les randonneurs. Puis, il y a eu la phrase qui m’a paralysé l’instant de quelques secondes. « Martin, je ne peux plus continuer la randonnée, mes mollets me font trop souffrir ». Pendant un bref moment, j’étais plongé dans un monde parallèle et tout s’est mis à bouger au ralenti. J’avais du mal à assimiler ce que je venais d’entendre. Mais au final, personne n’est à l’abri d’une blessure et ça aurait pu être mon dos fragile qui mettait fin à cette portion de l’aventure.
Mon rêve de traverser la France dans son intégralité venait de s’écrouler, mais ma décision était prise : j’allais accompagner mon coéquipier en bus jusqu’à Langeac, village où nous attendaient notre canoë et notre équipement. Je ne suis pas un randonneur expérimenté et je déteste faire du plein air en solo. Je me suis rappelé que je suis venu en France pour me faire plaisir, pour me ressourcer et non pas pour nourrir mon ego. Au final, nous avons sauté environ 70 km de cette façon. Malgré sa blessure qui l’empêchait de marcher, Joris a été en mesure de poursuivre notre aventure en canoë.
À Langeac, nous avons repris notre canoë pour explorer la magnifique rivière Allier sur environ 300 km. Afin de faire face aux eaux tumultueuses et aux nombreux rapides de la rivière, nous avons interchangé les places pour que mon coéquipier prenne la barre, son expérience en eau vive étant bien plus grande que la mienne. Je ne suis pas très habile lorsque je dois manœuvrer les virages serrés d’une rivière qui serpente. On croit souvent à tort que je suis un excellent pagayeur alors qu’il en est tout autrement. Je suis endurant, je suis déterminé et je peux pagayer pendant de longues heures. Mais ma technique n’est toujours pas parfaite malgré les dizaines de milliers de kilomètres parcourus au cours des dernières années. Plusieurs barrages, ouvrages bétonnés, digues, passes à canoë et arbres tombés parsemaient la rivière et pouvaient s’avérer dangereux. J’étais particulièrement craintif et anxieux face à ces obstacles qui ne ressemblaient en rien à ce que nous avons au Canada. Cette situation a provoqué des frictions, car, par sécurité, je souhaitais m’arrêter pour évaluer chaque ouvrage, obstacle et rapide qui se présentait. Mon coéquipier se sentait suffisamment en confiance pour passer la plupart d’entre eux à vue. Je n’avais pas son assurance ni ses compétences. Mes peurs ont été plus fortes que la confiance. La suite sur l’Allier a été comme la vie. Il y a eu des orages, des nuits glaciales et des matins magiques où le canoë fendait les eaux miroir sous le chant des oiseaux.
Nous avons terminé l’aventure en naviguant sur la mythique Loire, aussi appelée fleuve royal, sur près de 540 km, avec le bénéfice du courant qui nous a porté jusqu’à l’océan Atlantique. Les ponts de pierre, les châteaux et les petits villages étaient spectaculaires. De majestueuses œuvres d’art dont il était impossible de se lasser. J’avais tellement hâte de voir les célèbres châteaux de la Loire qui font la renommée internationale de la région. Il m’était également permis d’admirer de près les bateaux traditionnels, toues, fûtreaux et gabares que nous croisions pendant nos longues journées de 75 km.
Sur la Loire, il fallait parfois se méfier du ciel aux humeurs changeantes, mais les nombreuses plages de sable nous permettaient de facilement trouver refuge. La forêt était habitée d’oiseaux qu’on pouvait compter par milliers et leurs chants harmonieux nous accompagnaient jour et nuit. Pour les oiseaux comme pour les humains, il devrait être interdit de faire du tapage nocturne entre 22 h et 7 h. Incontestablement, on dormirait beaucoup mieux !
Le dernier jour passé sur l’eau dans l’estuaire de la Loire jusqu’à son embouchure sur l’océan Atlantique était émotionnellement chargé. Il s’agissait de la fin d’une longue épopée. Nos derniers coups de pagaie dans l’eau devenue salée se sont faits en silence. Il y avait un sentiment d’accomplissement et de soulagement qui m’habitait. Je me suis posé pas mal de questions : « ai-je vraiment encore envie de me lancer dans de si longues aventures ? Ai-je encore l’énergie nécessaire ? » Je n’ai toujours pas trouvé de réponses. Sans tambour ni trompette, poussés par la marée descendante, nous avons atteint la mer. Ainsi, nous hissions le canoë pour la dernière fois sur la rive. Il nous a permis de vivre en pleine nature pendant près d’un mois et demi.
Seul à la gare de Saint-Nazaire, je prenais place dans le TGV en direction de Paris, là où je devais faire escale avant de repartir vers Valence pour retrouver l’ami Paul. La barbe hirsute, les vêtements brûlés par le soleil, pagaies et sacs étanches à la main, je me suis assis dans ce train où les paysages défilaient désormais si rapidement. Entouré de dames aux tailleurs bien ajustés, je fus soudain pris de vertige. Je sentais ma poitrine se serrer et ma respiration devenir irrégulière. J’avais l’impression d’être un extra-terrestre. Je n’étais pas à ma place.
Le débarquement à Paris a été un cauchemar. Je n’étais pas prêt à affronter cette épreuve bien plus intense que les tempêtes traversées sur l’eau. Les trains par dizaines y faisaient descendre leurs passagers qui eux filaient à toute allure. J’étais planté là, au milieu de tous ces gens pressés. Enfants, adultes et personnes âgées me contournaient pour mieux me dépasser. Figé, j’avais perdu tous mes repères. Mon calvaire n’était pas terminé. Il me fallait prendre le métro à l’heure de pointe. Telles les sardines dans leur boîte métallique, j’étais collé à tous ces gens qui de tout leur corps poussaient afin d’occuper chaque centimètre d’espace encore disponible. La chaleur était suffocante. Alors qu’au Québec, nous sommes habitués d’attendre patiemment notre tour, en rang, en respectant l’ordre d’arrivée de chacun, en France, il semble que c’est le premier arrivé et le plus fort qui gagne. Alors qu’il y a quelques jours je me sentais tout puissant, j’étais devenu si vulnérable. Cette torture mentale a enfin cessé lorsqu’un sympathique homme d’affaires a accepté de me guider jusqu’au train qui allait me faire sortir de l’enfer parisien. A Valence, les retrouvailles avec Paul ont instantanément fait disparaître cette charge anxiogène que je portais sur mes épaules amaigries depuis Saint-Nazaire.
L’aventure était terminée. Le rideau se fermait sur cette longue épopée. Les émotions s’entrechoquaient avec un sentiment doux-amer. Lors des derniers jours passés sur la Loire, la tension était palpable entre mon coéquipier et moi. Les insatisfactions de part et d’autre venaient assombrir le climat et mettre une lourdeur sur ce qui aurait dû être une fin d’expédition joyeuse. Bien que notre objectif commun était de traverser la France, nos objectifs individuels ont différé. Il est facile de toujours blâmer l’autre pour nos inconforts, mais il faut parfois avoir la maturité de se regarder dans un miroir afin de pouvoir remettre les choses en perspective.
Comme il s’agissait au départ de mon projet, que je l’avais en grande partie planifié et que j’assumais tous les frais, j’ai l’impression de m’être égaré, trop centré sur mes intérêts. Peut-être n’ai-je pas été suffisamment à l’écoute de l’autre. J’ai en quelque sorte imposé le rythme, sans jamais le remettre en question ou l’ajuster en cours de route. J’ai compris que l’on peut être plusieurs pagayeurs d’expérience à faire partie d’un même projet sans que nécessairement nos personnalités soient compatibles. Au cours de mes multiples et longues expéditions de plusieurs mois en sol étranger, les choses ne se sont pas toujours passées comme prévu. Ça n’a pas toujours été une partie de plaisir. J’ai souvent douté, lutté, affronté mes démons et commis des erreurs. En chemin, je me suis fait de nombreux et précieux amis, mais j’en ai aussi perdu d’autres. J’ai appris beaucoup de leçons et j’ai réalisé que mon bonheur, j’en suis responsable. La route empruntée s’est par moments montrée sinueuse, mais elle en valait la peine. Parfois, on ne connaît pas la valeur d’un moment avant qu’il ne devienne un souvenir.
Après quelques jours de repos et une bonne cure de spécialités françaises, je suis rentré au Québec. Le retour à la maison est comme une longue période de convalescence, un exercice pour me réadapter à une vie plus routinière alors que mes pensées étaient toujours tournées vers ces semaines mémorables passées sur le vieux continent.
Découvrir un pays et les gens qui l’habitent par ses voies navigables sont des moments remplis de romance. J’ai planifié cette expédition et j’en ai rêvé pendant plus de 12 mois. Sans mon coéquipier Joris Leclercq, mes sponsors, les « Anges de la rivière », Paul Villecourt, Philippe Bouvat et le support de ma famille, cette aventure de rêve n’aurait pas été possible. Trop peu de gens se permettent de partir à l’aventure. Mais ceux qui le font savent à quel point l’expérience est bénéfique. Être connecté à la nature est le moyen que j’ai trouvé pour affronter mes peurs, panser mes blessures et me sentir plus vivant. Pour moi, faire du canoë, c’est un grand sentiment de liberté, mais c’est aussi relaxer, rêver, découvrir, explorer, prendre son temps, admirer ce que la faune et la flore ont de plus beau à nous présenter.
La France s’est montrée toute belle et m’a fait voir ce qu’il y a de meilleur en l’humanité. Ça me redonne espoir en un monde plus doux, rempli de bonté et de délicatesse. Toute cette bienveillance, cette générosité et cette hospitalité dont m’ont fait bénéficier les Français m’ont fait chaud au cœur. Jamais je n’oublierai ces précieux anges de la rivière. Ces gens nous ont traités comme des membres de leurs familles, parfois en nous laissant les clés de leur maison ou de leur voiture alors que la veille, nous étions de purs étrangers. Ces centaines de milliers de coups de pagaie devenus souvenirs façonnent mon identité.
L’Internet et les différentes technologies s’y rattachant se développent très rapidement et il est désormais possible d’y accéder même dans les zones les plus reculées. Lorsque j’ai commencé à faire du canoë-camping en 1999, les téléphones portables n’existaient pas. Puis, ils se sont peu à peu imposés dans la liste des indispensables en expédition. Lors de notre traversée de la France en canoë, nous avions un accès quotidien à Internet. Dans ce type d’aventures, le téléphone peut s’avérer très pratique comme GPS, pour accéder à des cartes, comprendre les distances à parcourir, localiser les dangers à éviter, connaître la météo, en apprendre davantage sur la région visitée, téléphoner en cas de besoin ou d’urgence… Bref, une encyclopédie à portée de clic. De plus, les téléphones les plus récents sont étanches et beaucoup plus résistants aux chocs. Ils nous permettent de prendre des photos, de filmer des vidéos et d’emmener nos « Followers » en expédition, le tout en direct. L’ego est très sensible au succès et au nombre de « j’aime ». Enfin, le téléphone offre la possibilité de rester en contact avec la famille. Je considère que l’utilisation de celui-ci peut faciliter ou compléter une aventure en canoë-camping, mais la plupart des puristes ne seront pas d’accord avec cette affirmation.
Malheureusement, lors de notre longue traversée de la France en canoë, nous étions complètement dépendants et accros à nos téléphones portables. Nous étions constamment collés à nos téléphones : au réveil dans la tente, à chaque pause dans la journée, à chaque repas et à nouveau le soir dans la tente. Les conversations étaient plutôt rares. Avec mon équipier, nous nous sommes souvent isolés au lieu de profiter de la compagnie de l’autre et de la nature apaisante. Nous avions emporté des batteries afin de pouvoir recharger nos téléphones. En France, certains forfaits mensuels comprennent 120 Go, autant dire que les données sont illimitées. Écouter des films sur Netflix ou des vidéos YouTube ne risquait aucunement de nous faire dépasser la limite des données comprises au niveau de nos forfaits respectifs.
Le but du plein air n’est-il pas de revenir à l’essentiel, d’être pleinement en contact avec la nature et de faire une pause de nos écrans ? Je suis pris dans un paradoxe. Je fais parfois du « tech shaming » envers certains amateurs de plein air que j’estime trop « techno ». Mais en même temps, j’utilise moi aussi beaucoup d’appareils électroniques lors mes aventures. Je me demande si je n’utilise pas la projection comme mécanisme de défense en accusant les autres de mes propres défauts. Le Grand Nord canadien m’appelle. Mais, même au Canada, avec ses grands espaces où il n’y a pas âme qui vive, il est de plus en plus difficile de trouver des endroits où l’on peut se désintoxiquer des technologies qui nous envahissent.
Martin Trahan – Joris Leclercq – Paul Villecourt – Philippe Bouvat
Expédition 5
2022 · Écosse
Trouver un sens, une identité et une perspective à travers les expéditions en canot. En savoir plus ↓
Récit complet
En mai 2022, le cinéaste d’aventure britannique Jamie Barnes s’est rendu en Écosse avec l’aventurier canadien Martin Trahan. Leur objectif : pagayer un itinéraire court mais exigeant. Toutefois, une série d’épreuves est venue compliquer leur expédition, la rendant encore plus intense.
Le film A Canoe Perspective , disponible sur YouTube, retrace leur parcours tout en explorant pourquoi le canot dépasse largement le cadre du simple loisir : il devient un moyen de trouver un sens, une identité et une perspective dans un monde en perpétuel changement.
« Nos vies modernes peuvent parfois nous rendre trop méthodiques et analytiques. Mais le rythme de la nature ne fonctionne pas ainsi ; le vent et l’eau sont en constante évolution et ne se conforment pas aux plans que nous établissons. Le canot nous apprend à lâcher prise et à être davantage présents dans l’instant. » — Jamie Barnes
Martin Trahan – Jamie Barnes
Expédition 4
2021 · Colombie-Britannique
De Terrace, sur la Skeena River, jusqu’à la côte Pacifique, puis à travers la Great Bear Rainforest, au cœur des Coast Mountains, jusqu’à Kitimat dans l’Inside Passage. Une immersion parmi les géants, dans un monde en perpétuel mouvement. En savoir plus ↓
Récit complet
J’ai demandé à mon ami et photographe d’aventure, Yan Kaczynski, de concevoir un itinéraire qui nous offrirait une première véritable immersion dans l’Inside Passage. Yan, skieur hors-piste qui, à l’époque, passait ses hivers à Terrace, en Colombie-Britannique — où il réside désormais — connaît intimement la région et rêvait depuis longtemps de pagayer sur la légendaire rivière Skeena. Il a ainsi élaboré un parcours qui nous mènerait de la Skeena jusqu’à l’océan Pacifique, puis jusqu’à Kitimat.
Pour trois d’entre nous, il s’agissait d’une première expérience en canot de mer, à la fois stimulante et intimidante. Tout au long de l’expédition, nous nous attendions à apprendre à composer avec les marées, les courants, les tourbillons, les fortes pluies, les tempêtes, la rareté des sites de campement, les conditions en eau salée, ainsi que les rencontres avec la faune, notamment les épaulards et les grizzlis. L’expédition a pleinement répondu à ces attentes.
Se rendre au point de départ constituait en soi une aventure. Yan a pris l’avion jusqu’à Terrace, tandis que Charles vivait déjà en mode van life en Colombie-Britannique. De notre côté, Daniel et moi avons quitté Montréal en camion, les canots solidement fixés sur le toit et tout notre équipement chargé dans la boîte arrière. Ce périple de plus de 5 000 kilomètres s’est transformé en un voyage mémorable à travers le pays. La traversée des Rocheuses canadiennes a été particulièrement marquante, offrant des paysages à la fois grandioses et spectaculaires. Il nous a fallu quatre jours pour franchir le pays, avec un arrêt bref, mais incontournable, en Alberta afin de pagayer sur le célèbre lac Maligne.
Le lac Maligne, souvent considéré comme le joyau du parc national de Jasper, nous a offert une expérience inoubliable. À 5 h 30 du matin, sous un ciel parsemé d’étoiles filantes, nous avons pagayé seuls sur l’un des lacs glaciaires les plus emblématiques du Canada. Avoir cet endroit entièrement pour nous relevait du privilège. L’eau, parfaitement calme, reflétait les montagnes environnantes comme un miroir, tandis que le chant des huards résonnait dans le silence. Le lever du soleil derrière les glaciers était tout simplement saisissant — un moment d’une rare beauté qui nous a plongés au cœur d’une nature intacte.
La rivière Skeena, en Colombie-Britannique, est sans aucun doute l’une des plus belles rivières que nous ayons eu le privilège de parcourir en canot. Autrefois appelée la rivière K’shian — signifiant « là où la brume s’élève » — elle porte encore aujourd’hui parfaitement son nom. De la ville de Terrace jusqu’à l’océan Pacifique, les paysages étaient tout simplement saisissants. Des sommets montagneux imposants nous entouraient, conférant au décor une grandeur remarquable.
La brume matinale et les nuages bas étaient omniprésents, accentuant le caractère mystique du lieu. Traversant la Great Bear Rainforest, un écosystème d’une richesse exceptionnelle, la Skeena est une rivière sauvage chargée d’histoire, serpentant à travers les paysages spectaculaires des ‘’Coast Mountains’’. La région abrite une faune abondante, notamment des loups, des pumas et des grizzlis.
Reconnue à l’échelle mondiale, la rivière Skeena est également une destination de choix pour la pêche au saumon et à la truite arc-en-ciel (steelhead), constituant un véritable paradis pour les amateurs de pêche à la mouche. Il est certain que lors d’une prochaine expédition, nous prendrons davantage de temps pour pratiquer cette activité.
Pagayer sur la rivière Skeena donnait l’impression d’entrer dans un tableau vivant — une expérience presque irréelle. Explorer un territoire par ses voies navigables offre une perspective unique, à la fois immersive et profondément marquante.
Au fil de notre progression sur le courant majestueux de la Skeena, chaque coup de pagaie devenait un geste contribuant à une œuvre façonnée par la nature. Des montagnes imposantes s’élevaient tout autour de nous, leurs sommets semblant toucher le ciel, tandis que les forêts denses et luxuriantes portaient l’empreinte de ceux qui avaient parcouru cette rivière bien avant nous.
Peu à peu, notre rythme s’est harmonisé avec celui de la Skeena, ancrant nos mouvements dans le paysage. Nous suivions ses courants — tantôt paisibles, tantôt plus soutenus — en accueillant à chaque détour ce sentiment de progression et de découverte. En fin de journée, nous installions notre campement sur les rives, bercés par le murmure constant de l’eau. Rassemblés autour du feu, nous partagions récits et moments de calme, pleinement immergés dans la beauté brute et enveloppante de la nature environnante.
Après avoir complété la descente de 150 kilomètres de la rivière Skeena, nous avons atteint l’océan Pacifique et pénétré dans le remarquable ‘Grenville Channel’. S’étendant sur plus de 83 kilomètres et se rétrécissant jusqu’à environ 370 mètres par endroits, ce long passage rectiligne est bordé de montagnes abruptes et densément boisées de part et d’autre.
Les sites de campement étaient relativement rares, mais ceux que nous avons trouvés étaient d’une qualité exceptionnelle. La navigation dans le chenal exigeait une planification rigoureuse, notamment en ce qui concerne les marées. Synchroniser notre progression avec des marées favorables s’est avéré essentiel pour parcourir de longues distances. Tout au long du trajet, de curieux phoques nous ont accompagnés, apportant une présence vivante à cet environnement autrement isolé. Les longs chenaux étroits de la côte de la Colombie-Britannique sollicitent une attention mentale constante, mais les efforts qu’ils exigent sont largement récompensés.
La transition de l’eau douce à l’eau salée s’est déroulée plus facilement que prévu. Les conditions météorologiques étaient favorables, avec une mer calme et un vent arrière constant facilitant notre progression. La forêt pluviale tempérée, parmi les régions non tropicales les plus humides au monde, a pleinement répondu à sa réputation. Bien équipés de vêtements imperméables et de combinaisons étanches de qualité, nous avons su rester protégés malgré l’humidité persistante.
À la fin de chaque journée, alors que la lumière s’adoucissait à l’approche du coucher du soleil, trouver un site de campement approprié au cœur d’une forêt ancienne procurait un profond sentiment de satisfaction. Nous déchargions les canots, installions le camp, enfilions des vêtements secs et préparions un repas chaud. Ces moments de calme et de repos, baignés dans la quiétude et la beauté du paysage, constituaient une conclusion apaisante et significative à chacune de nos journées.
Le portage est un aspect des aventures en canot que nous apprécions particulièrement, à condition que les charges demeurent raisonnables. Il offre un changement de rythme bienvenu par rapport à la navigation et permet de s’aventurer plus profondément dans des territoires isolés, révélant souvent des paysages remarquables et autrement inaccessibles. S’il peut être agréable, le portage représente également un défi physique et mental important, surtout dans des conditions difficiles comme la pluie ou sur des terrains escarpés et accidentés.
Le long de l’Inside Passage, il n’existe pas de sentiers de portage aménagés. Pas besoin de portager lorsqu’on navigue en mer. Toutefois, l’amplitude importante des marées du Pacifique nous a contraints à effectuer de courts portages à travers la zone intertidale afin d’accéder à des sites de campement adéquats et de reprendre la navigation le lendemain. L’ampleur de ces marées était impressionnante, atteignant jusqu’à sept mètres lors des périodes de pleine lune.
Nous avons été confrontés à des conditions météorologiques particulièrement exigeantes, dont six jours consécutifs de pluie, laissant une grande partie de notre équipement et de nos tentes constamment humides. En plus de 500 jours cumulés passés en expédition en canot, j’avais rarement connu des précipitations aussi prolongées.
Étonnamment, ces conditions se sont révélées plus supportables que prévu. Pagayer dans la Great Bear Rainforest implique d’en accepter le climat, et grâce à un équipement fiable, nous sommes restés bien protégés. Nos tentes et notre matériel technique nous ont permis de conserver un certain confort, même sous des pluies intenses et continues.
Nous avons eu le privilège de pagayer dans le ‘Devastation Channel’ en présence d’une faune tout à fait remarquable. Pendant deux journées consécutives, durant près d’une heure chaque fois, nous avons observé un groupe de baleines à bosse multiplier les sauts hors de l’eau, révélant toute l’ampleur de leur taille et de leur puissance. Ce spectacle nous a profondément marqués, suscitant à la fois admiration et humilité.
Lors d’un moment particulièrement mémorable, une baleine a émergé à la surface et a expiré juste devant mon canot avant de replonger. C’était la première fois que je me retrouvais à une distance aussi rapprochée d’un tel animal — une expérience à la fois exaltante et profondément impressionnante, teintée d’un certain sentiment de vulnérabilité.
Nous avons également été frappés par l’abondance de chutes d’eau côtières dévalant les pentes abruptes. Bien que le manque de temps nous ait empêchés de les explorer pleinement, elles constituaient des points essentiels pour nous approvisionner en eau douce et remplir nos réserves. Après plusieurs jours de pluie soutenue, leur débit s’intensifiait, offrant une démonstration saisissante de la puissance des éléments.
Les bras de mer que nous avons parcourus regorgeaient de vie et de paysages spectaculaires, nourrissant sans cesse notre émerveillement. Tout au long de l’expédition, nous étions conscients du privilège de naviguer sur ces voies ancestrales, empruntées bien avant nous par les peuples autochtones.
Pagayer dans l’Inside Passage donnait l’impression de traverser un territoire presque sacré. Tout y semblait démesuré et intensément vivant. Des forêts accrochées aux falaises, des arbres recouvrant des versants abrupts, des montagnes surgissant directement du rivage. La forêt pluviale était dense, humide et foisonnante de vie. Les couleurs, profondes et saturées, accentuaient cette impression de vitalité constante. Rien ne paraissait immobile : tout était en mouvement, animé par les marées, la houle et les éléments.
La pluie y tombait avec une intensité que je n’avais jamais connue. Une pluie persistante, qui s’infiltre partout et ne disparaît jamais vraiment. Même la nuit, l’eau s’égouttant des immenses arbres frappait la toile de la tente avec suffisamment de force pour me réveiller. Lorsque je parle de pagayer parmi les géants, je fais référence à l’ensemble de cet environnement : les forêts anciennes, les baleines surgissant à proximité, les vagues qui rappellent sans cesse notre vulnérabilité. Ces terres et ces eaux portent une histoire profonde, façonnée par les peuples des Premières Nations qui y vivent depuis des millénaires.
À la fois impressionnant et saisissant, cet univers de forêt pluviale et d’éléments bruts impose une adaptation constante. Il s’agissait pour moi d’une première expérience en milieu marin, et cela change tout. Les échelles ne sont plus les mêmes, les marges d’erreur se réduisent et les conséquences deviennent plus difficiles à anticiper. Ce n’est qu’une fois sur la côte que j’ai pleinement compris à quel point cet environnement diffère des lacs et des rivières : l’exposition accrue, la lenteur relative du canot, la rareté des zones d’accostage et le comportement parfois imprévisible des conditions météorologiques en eau salée.
Pagayer dans les marées de l’Inside Passage, c’est entrer dans une véritable danse avec le rythme de la nature. Les courants de marée qui parcourent ces voies maritimes spectaculaires forment une sorte de symphonie, oscillant avec puissance entre flux et reflux. En longeant ces côtes sauvages, il est essentiel de demeurer attentif aux variations de marée, qui influencent directement la vitesse et la direction de progression. Le ‘’timing’’ devient alors déterminant : profiter du jusant permet d’être porté efficacement, tandis que lutter contre le flot peut rapidement devenir exigeant.
Naviguer dans ces conditions offre également l’occasion d’observer de près la force brute des éléments. Rafales soutenues, vagues imposantes — chaque instant sur l’eau rappelle la puissance et l’imprévisibilité du milieu marin. Pagayer dans l’Inside Passage ne constitue pas seulement un défi technique, mais aussi une expérience profondément humble, qui nous relie aux cycles fondamentaux de la mer.
Camper sous un ciel étoilé ou sous une pluie battante, sur des îles isolées ou sur le continent, et partager des moments autour d’un feu de camp ou sous une bâche, permet de tisser des liens non seulement avec ses coéquipiers, mais aussi avec le territoire lui-même. Cette aventure dépasse largement le simple cadre d’une expédition en canot : elle devient une véritable odyssée inspirante, laissant une empreinte durable.
Dire que nous en retirons un sentiment d’accomplissement serait un euphémisme. Ce fut un honneur et un privilège de pagayer sur les territoires des Premières Nations tsimshianes et haisla. Nous souhaitions apprendre à composer avec la mer, les marées et les courants — et cette expérience a pleinement répondu à nos attentes.
Descendre la rivière Skeena, tout comme parcourir l’Inside Passage, a dépassé le cadre d’une simple expédition en canot. Il s’agissait d’une expérience profondément marquante, presque spirituelle, en communion avec la nature. À chaque coup de pagaie, nous avons emporté avec nous l’essence de ces lieux, conscients que leur force et leur caractère continueront de nous habiter.
Je nourris toujours l’ambition de parcourir un jour l’intégralité de l’Inside Passage en canot — l’un des plus beaux itinéraires qu’il soit possible d’imaginer.
Martin Trahan – Yan Kaczynski – Daniel Barriault – Charles Fortin
Expédition 3
2018 · États-Unis
Une traversée en canot de 7 500 km à travers une vaste portion des États-Unis, reliant le Pacifique à Astoria, en Oregon, à l’Atlantique à Key Largo, en Floride. Une expédition de 190 jours au cœur d’un pays d’une grande beauté. En savoir plus ↓



Récit complet
Du 28 avril au 4 novembre 2018, j’ai réalisé une traversée transcontinentale d’une grande partie des États-Unis en canot, reliant l’océan Pacifique à Astoria, en Oregon, à l’océan Atlantique à Key Largo, en Floride. Cette expérience m’a offert une perspective unique sur le pays et ses habitants, explorés presque entièrement par ses voies navigables. Tout au long de l’expédition, j’ai pagayé aux côtés de différents coéquipiers et j’ai également parcouru une portion du golfe du Mexique en solitaire.
Ce voyage a nécessité 190 jours pour parcourir les 4 700 miles (7 500 km) d’un océan à l’autre. Inspiré par Verlen Kruger, Bill Mason et Frank Wolf, cette aventure m’a mené à travers les États-Unis afin de poursuivre mon rêve de découverte, de compréhension et de conscience du monde qui m’entoure. Ce périple exceptionnel de sept mois m’a permis de développer une relation étroite avec la nature, tout en retraçant les explorations légendaires de nombreux voyageurs historiques tels que Lewis et Clark, Louis Jolliet, Jacques Marquette, ainsi qu’en suivant les traces des Premières Nations.
Deux jours avant le début de l’expédition, j’ai ressenti un profond soulagement après avoir franchi avec succès les douanes américaines. Lors d’une longue entrevue de 90 minutes avec un agent des douanes, j’ai commencé à craindre d’être refusé à l’entrée et que le temps, les efforts et les ressources financières investis dans ce projet soient perdus. Pendant une heure et demie, un inconnu tenait mon rêve entre ses mains, avec le pouvoir d’en décider l’issue. J’avais demandé la permission de rester aux États-Unis pendant sept mois, mais on m’a accordé un séjour de six mois. En quelques minutes, ma décision était prise : je trouverais une façon de compléter l’expédition dans ce délai.
Je me suis lancé dans cette aventure avec un sentiment de légèreté et beaucoup d’enthousiasme. Pour moi, le premier jour de toute expédition en canot est toujours le plus marquant, puisqu’il représente l’aboutissement d’une longue préparation, de sacrifices personnels et la concrétisation d’un rêve de longue date.
Je suis profondément reconnaissant pour le soutien que nous avons reçu de Ryan Heck, que je connaissais initialement seulement par Instagram. Ryan a généreusement transporté une grande partie de notre équipement, ainsi que plusieurs boites de nourriture et du matériel essentiel, jusqu’à Astoria. Il était également présent lors de notre départ, capturant des photos qui ont documenté le début de notre aventure.
Cette expédition a débuté sur les rives de l’océan Pacifique, en Oregon. De là, nous avons pagayé à contre-courant sur le fleuve Columbia pendant près de 315 miles (500 km), en affrontant de forts courants. En chemin, nous avons effectué des portages autour de quatre grands barrages hydroélectriques avant d’atteindre la ville de Burbank, dans l’État de Washington.
Les sept premiers jours sur le fleuve Columbia ont été particulièrement exigeants et ont servi d’introduction marquante à l’expédition. Pagayer à contre-courant en période de crue printanière, composer avec les marées quotidiennes atteignant souvent leur maximum à la mi-journée, affronter des vents forts persistants et gérer le manque de sites de camping adéquats en raison du niveau élevé de l’eau ont tous mis en évidence la puissance immense du fleuve — une réalité que j’avais initialement sous-estimée. Je ne me souviens pas d’une autre occasion où j’ai dû pagayer avec une telle intensité soutenue. Malgré ces défis, nous maintenions une distance quotidienne de 22 à 25 miles (35 à 40 km) et avons été chanceux d’éviter la pluie. Physiquement, l’effort était exigeant : mes mains étaient couvertes d’ampoules. Toutefois, les gorges du fleuve Columbia nous ont offert une beauté naturelle exceptionnelle, avec ses forêts denses et ses paysages montagneux impressionnants qui ont laissé une empreinte durable dans nos souvenirs.
Le douzième jour, vers 18 h, nous avons commencé à chercher un emplacement pour camper le long du fleuve. Avec un niveau d’eau d’environ huit pieds au-dessus de la normale, les plages habituelles étaient submergées, ne laissant que de hautes herbes le long des rives. Après avoir déchargé notre équipement, nous avons grimpé vers un terrain plus élevé. C’est à ce moment que j’ai été frappé par un sentiment soudain d’inconfort, accompagné d’une montée d’anxiété inattendue.
J’ai demandé à ma coéquipière d’arrêter de faire du bruit, mais elle ne m’entendait pas. J’ai répété ma demande avec plus de fermeté, en élevant légèrement la voix. À ce moment-là, j’étais debout sur de petits troncs d’arbres lorsque j’ai clairement entendu le bruit distinct et reconnaissable d’un serpent à sonnette venimeux. J’ai pris un bref moment pour tenter de le repérer, puis j’ai soudain réalisé que je me tenais directement dessus. Surpris, je me suis rapidement écarté.
Avec une inquiétude grandissante, j’ai examiné attentivement mes chevilles et mes mollets — aucune trace de morsure. Ce jour-là, la chance était de mon côté. J’étais passé dangereusement près de la mort, une expérience qui m’a laissé un profond sentiment de malaise.
Au quatorzième jour, le climat de plus en plus aride avait transformé de façon marquée le paysage, révélant de vastes décors montagneux et désertiques d’une beauté saisissante. La végétation verte et luxuriante avait laissé place à un terrain dominé par les cactus, évoquant l’ambiance d’un film western. Nous avons ensuite remonté la Snake River en canot sur environ 140 miles (225 km). Riche en histoire et située dans un environnement semi-aride, la rivière nous a offert des panoramas à couper le souffle. Après avoir effectué des portages autour de quatre barrages hydroélectriques supplémentaires, nous avons poursuivi notre progression en direction de la ville de Lewiston, en Idaho.
Entre Lewiston, en Idaho, et Helena, au Montana, nous avons été confrontés au défi de taille d’un portage de 375 miles (600 kilomètres) à travers les montagnes Rocheuses. Ce segment exigeant a mis à rude épreuve notre endurance physique, alors que nous devions composer avec des douleurs musculaires persistantes et une fatigue constante. Malgré la difficulté, nous étions continuellement récompensés par des paysages à couper le souffle, entourés de sommets imposants et de la sinueuse rivière Lochsa.
Notre arrêt de deux jours à Lewiston nous a permis de récupérer physiquement, mais aussi de voir notre aventure présentée à la télévision locale et dans les journaux. Nous avons été chaleureusement accueillis par la communauté et, pour un bref moment, nous sommes devenus des célébrités locales. Au début du portage, de nombreux automobilistes nous ont encouragés : certains nous saluaient de la main, d’autres s’arrêtaient pour discuter, prendre des photos ou offrir un soutien financier. Leur générosité nous a redonné de l’énergie et nous a permis de continuer malgré la douleur intense dans nos mollets et nos pieds.
Avant d’entreprendre cette longue traversée, j’ai visité la communauté des Premières Nations Nimiipuu (Nez Perce) afin de demander respectueusement la permission de circuler sur leurs terres. Durant le portage, un aîné est venu à notre rencontre et a effectué une prière traditionnelle pour assurer notre protection lors de notre passage à travers les montagnes. Ce moment, chargé de sens, a marqué profondément le début de cette étape.
Au départ, j’avais prévu réaliser ce portage à l’aide de vélos équipés de remorques pour transporter le canot et notre équipement. Toutefois, compte tenu de mon manque d’expérience en terrain montagneux, j’ai rapidement compris qu’il ne serait pas sécuritaire de gérer une charge aussi lourde. De plus, il y avait quelque chose de profondément significatif à franchir la ligne de partage des eaux continentales à pied. Les longues heures de marche m’ont offert un espace propice à la réflexion et à la méditation.
Ce qui s’est finalement transformé en un parcours de dix jours — soit la moitié des vingt jours initialement prévus — m’a forcé à faire face à mes propres limites. Dès le premier jour, en soulevant mon sac de 75 livres et en commençant à pousser le canot chargé d’équipement, j’ai été envahi par le doute. Je ne me considère pas comme un athlète; à part quelques randonnées occasionnelles, je n’avais que très peu d’expérience avec un effort physique aussi soutenu. Pourtant, pas à pas, nous avons continué d’avancer.
Au cours de cette portion du trajet, nous avons utilisé deux chariots à canot fournis par WCK, ce qui nous a permis de conserver notre énergie tout en progressant efficacement. Cependant, lorsque l’accotement de la route 12 a disparu, nous avons pris la décision d’accepter des navettes en camion jusqu’à ce qu’il réapparaisse plus loin. La sécurité est devenue notre priorité — autant la nôtre que celle des autres. Nous n’étions pas à l’aise à l’idée que des conducteurs puissent se mettre en danger pour nous éviter sur une route fortement utilisée par des camions de transport forestier. Au total, environ 50 % de ce portage a été complété en véhicule, notamment grâce à la générosité de Thomas Edward Eier.
À travers l’Idaho et le Montana, nous avons été immergés dans des paysages d’une beauté remarquable. Des rivières limpides et agitées, alimentées par la fonte printanière, sillonnaient des chaînes de montagnes à perte de vue, dont plusieurs étaient encore coiffées de sommets enneigés. En chemin, nous avons croisé de nombreux cowboys, ce qui ajoutait une dimension authentique et presque cinématographique à l’expérience.
La veille d’atteindre le sommet, les conditions météorologiques se sont fortement détériorées. Nous avons été confrontés à de la grêle et de la neige, et la situation est rapidement devenue difficile. Avec les mains engourdies par le froid, même pousser le canot devenait une tâche exigeante.
Avec l’arrivée du printemps, le réchauffement des températures s’est accompagné d’une activité accrue de la faune. Au Montana, nous sommes demeurés constamment vigilants face à la présence d’ours noirs et de grizzlis, qui sortent à cette période pour chasser et pêcher. La fine toile de notre tente Exped offrait un sentiment de sécurité très limité face aux dangers environnants. Bien que nous n’ayons vu aucun ours directement, il est fort probable que certains nous aient observés à distance.
Durant ce portage, nous avons eu le privilège de rencontrer Norm Miller et sa conjointe. Norm est largement reconnu comme une légende vivante — une véritable encyclopédie des grandes expéditions en canot à travers les États-Unis. Sa connaissance du fleuve Missouri, en particulier, est inégalée. Ce fut un immense honneur de le rencontrer.
À notre arrivée à Helena, au Montana, nous avons été chaleureusement accueillis par Will Garvin. Sa gentillesse et son hospitalité nous ont offert un repos bien mérité. Les deux jours passés chez lui nous ont permis de récupérer et de réfléchir à tout le chemin parcouru.
Nous avons ensuite parcouru le légendaire fleuve Missouri sur près de 2 250 miles (3 600 kilomètres). Grâce à l’avantage du courant, nous étions portés vers l’aval de façon constante, ce qui nous permettait d’augmenter la distance parcourue chaque jour à mesure que nous progressions vers notre destination finale. Lors de notre plus longue journée, nous avons parcouru une impressionnante distance de 163 kilomètres (101 miles).
Le long de ce tronçon, de nombreuses communautés des Premières Nations sont situées à proximité du fleuve Missouri. J’étais désireux d’en apprendre davantage sur leurs modes de vie, dans l’espoir d’approfondir ma compréhension des cultures et des environnements variés liés à cette rivière. Depuis plus de 12 000 ans, les peuples autochtones dépendent du fleuve Missouri et de ses affluents comme sources essentielles de subsistance et de transport.
Les portages autour des 14 barrages hydroélectriques qui jalonnent le fleuve ont une fois de plus mis notre endurance à l’épreuve. En cours de route, nous avons rencontré de nombreuses personnes généreuses dont le soutien est devenu une partie intégrante de notre aventure.
En traversant le lac Sakakawea, au Dakota du Nord, nous avons eu le privilège d’être accueillis par une véritable légende locale, Peggy Hellandsaas. Elle nous a reçus avec une chaleur et une générosité remarquables, nous offrant une petite cabine où nous avons pu nous reposer et récupérer. Elle nous a préparé un repas copieux et a partagé avec nous ses connaissances sur l’histoire de la région, enrichissant grandement notre expérience. Notre séjour coïncidait avec les célébrations de la fête de l’Indépendance, et assister aux feux d’artifice fut un moment inoubliable. La gentillesse et l’hospitalité de Peggy ont fait de cet arrêt l’un des moments les plus marquants de notre voyage.
La vallée inférieure du fleuve Missouri nous a exposés à des conditions météorologiques extrêmes, incluant des tempêtes violentes et même une tornade. Cette période correspondait à la haute saison des tornades aux États-Unis, particulièrement au Montana, au Dakota du Nord et au Dakota du Sud. Bien que plusieurs tempêtes puissantes nous aient évités de justesse, d’autres pagayeurs devant nous n’ont pas eu cette chance. Ils ont dû faire face à des conditions extrêmes — vents violents, fortes pluies, grêle, éclairs et équipement endommagé.
Parcourir presque toute la longueur du fleuve Missouri en canot signifiait également traverser un corridor riche en histoire. Chaque méandre semblait faire écho aux expéditions de ceux qui nous ont précédés — les peuples autochtones qui ont dépendu de ces eaux pendant des millénaires, ainsi que les premiers explorateurs et les membres d’expéditions comme celle de Lewis et Clark, qui ont navigué ce même parcours au début du XIXe siècle. Des traces de ce passé demeurent visibles le long des rives, allant d’anciens établissements à des vestiges de routes commerciales. En progressant vers l’aval, nous avons pris conscience que notre propre aventure s’inscrivait dans une histoire humaine beaucoup plus vaste, façonnée par l’exploration, la survie et la relation durable entre les êtres humains et cette puissante rivière.
À notre arrivée dans la ville de St. Louis, nous avons pris un repos bien mérité, quoique bref, de trois jours chez Mike « Big Muddy » Clark. Après cette courte pause, notre plan initial était de poursuivre notre parcours le long des rivières Ohio, Tennessee et Tombigbee sur environ 750 miles (1 200 kilomètres), afin de rejoindre la baie de Mobile, dans le golfe du Mexique.
Cependant, à la suite de longues discussions avec des pagayeurs expérimentés des États-Unis, j’ai décidé de modifier l’itinéraire et de continuer plutôt vers l’aval sur le fleuve Mississippi jusqu’à la ville de La Nouvelle-Orléans. Cette alternative s’est révélée être une expérience exceptionnelle. Les vastes bancs de sable du fleuve permettaient de camper chaque soir sur de grandes plages, et, de façon surprenante, la navigation s’est avérée relativement simple. Le partage de la voie navigable avec les barges exigeait de la prudence, mais cela demeurait gérable et est rapidement devenu une composante naturelle du voyage.
Descendre le fleuve Mississippi en canot signifiait suivre l’une des voies navigables les plus emblématiques d’Amérique du Nord, profondément ancrée dans l’histoire et l’imaginaire du continent. Depuis sa confluence avec le Missouri, le Mississippi a longtemps servi d’artère vitale pour les nations autochtones, les commerçants et les colons. Pagayer sur ses eaux évoque l’héritage de figures telles que Mark Twain, dont les écrits ont immortalisé la rivière, ainsi que les voyages des premiers voyageurs français et des expéditions qui ont façonné l’expansion des États-Unis. Le fleuve dégage un puissant sentiment d’immensité et de continuité — ses larges chenaux, ses courants constants et la présence soutenue de barges créent un environnement à la fois impressionnant et exigeant.
En descendant le Mississippi en canot, nous avons eu le privilège de nous arrêter à Memphis pour rencontrer Dale « Greybeard » Sanders, une véritable légende dans le monde de l’aventure. À l’âge de 87 ans, Sanders est devenu la personne la plus âgée à parcourir l’intégralité du fleuve Mississippi, de sa source à la mer, établissant ainsi un record Guinness pour cet exploit remarquable. Son parcours représente un puissant témoignage de persévérance, de résilience et d’un esprit d’aventure inébranlable. Au-delà de ses accomplissements, il s’est révélé être un hôte d’une grande générosité et d’une grande gentillesse, nous accueillant chaleureusement et prenant grand soin de nous durant notre séjour. Le rencontrer fut l’un des moments les plus mémorables de toute l’expédition, et il demeure une source d’inspiration profonde.
Après des mois d’efforts soutenus et déterminés, nous avons finalement atteint le golfe du Mexique en passant par la rivière Atchafalaya. C’était ma première expérience dans les bayous, entouré d’alligators et de cyprès des marais (bald cypress trees) — un environnement à la fois unique et fascinant. Ce moment a marqué la fin du parcours pour mes compagnons, Jim Emmanuel, un pompier retraité du Montana, et Park Neff, un pasteur baptiste du Mississippi.
Nous avons ensuite pris une navette en camion jusqu’à La Nouvelle-Orléans, où nous avons été généreusement accueillis chez Brian Markey pour un repos bien mérité de trois jours. À partir de ce moment, j’ai poursuivi seul la dernière portion de cette aventure. À chaque coup de pagaie, je contemplais l’immensité et la beauté du golfe du Mexique. Les soirées étaient marquées par des couchers de soleil spectaculaires suivis de ciels étoilés impressionnants, offrant des moments de calme et de réflexion.
En parallèle, cet environnement exigeait une vigilance constante. Je restais attentif aux dangers potentiels, comme les requins, les serpents, les araignées, les alligators, les sangliers et les tiques. Avec la saison des ouragans à son apogée, je me rappelais continuellement la puissance et l’imprévisibilité de la nature, ainsi que l’importance de la respecter en tout temps.
Peu de temps après avoir commencé à pagayer le long du golfe du Mexique, les prévisions météorologiques sont devenues de plus en plus inquiétantes. Avec des conditions sévères à l’approche, j’ai pris la décision de mettre mon aventure sur pause à Biloxi, puisqu’il ne me semblait pas sécuritaire de continuer seul dans de telles circonstances. J’ai été chaleureusement accueilli par William Ladnier et ses deux filles, Juliana et Aubrey, dont la gentillesse et l’hospitalité m’ont offert réconfort et sécurité durant les quatre jours où j’y suis resté. Séjourner chez eux a été une expérience réellement mémorable. Ils m’ont même offert la possibilité de dormir à bord de leur grand bateau, ce qui a ajouté une dimension unique et particulièrement agréable à mon séjour. William, Juliana et Aubrey étaient d’une générosité et d’une bienveillance exceptionnelles, et leur soutien a laissé une empreinte que je n’oublierai jamais.
Le 10 octobre, je me trouvais à Panama City lorsque l’ouragan Michael, de catégorie 5, a touché terre avec des vents atteignant 160 mph (250 km/h). Il s’agissait de l’un des ouragans les plus puissants jamais enregistrés aux États-Unis. Pendant environ quinze longues minutes, alors que la maison où j’étais abrité se faisait éventrer, j’ai véritablement cru que j’allais mourir, tant la tempête faisait rage avec une intensité extrême. Les dégâts ont été immenses : de nombreuses personnes ont perdu la vie et des communautés entières ont été dévastées. Le lendemain matin, la réalité de la destruction était difficile à saisir — cela semblait presque irréel.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers David Erdman et sa famille, qui ont parcouru 90 minutes pour venir me chercher à Apalachicola et m’accueillir chez eux deux jours avant que l’ouragan ne frappe. Leur générosité et leur hospitalité m’ont très probablement sauvé la vie.
Depuis le début de cette expédition, j’avais constamment été témoin de la gentillesse, de la générosité et de la chaleur humaine des gens à travers les États-Unis. À la suite de la tempête, j’ai ressenti un fort désir de redonner et je suis resté sur place pendant dix jours pour prêter main-forte à la famille Erdman. Pour éviter de pagayer dans les zones les plus durement touchées, j’ai poursuivi mon trajet en camion de Panama City jusqu’à Palm Harbor, où j’ai été accueilli par Mark Dierking et sa famille.
Le retour dans mon canot s’est avéré plus difficile que prévu. Il m’a fallu du temps pour reconnaître que je vivais des symptômes associés à un stress post-traumatique. À peu près au même moment, j’ai aussi développé une peur accrue des requins, notamment après plusieurs rencontres avec ces carnassiers près de mon canot. Je ne me sentais plus aussi confiant ni aussi solide qu’auparavant.
Le 4 novembre 2018, à 9 h 13, cette aventure extraordinaire a pris fin sur les rives de Key Largo, dans les Florida Keys, après avoir pagayé dans les Everglades aux côtés de mon coéquipier Scott Hite, dans des eaux habitées par des crocodiles et une importante population de serpents. Il n’aurait pas pu y avoir de plus bel endroit pour conclure ce qui était devenu l’aventure d’une vie — à 4 700 miles (7 500 km) du point de départ, sept mois plus tôt.
Après quelques jours de repos et de réflexion chez Florida Bay Outfitters, je suis retourné chez moi, à Montréal, la tête remplie de souvenirs marquants et d’histoires qui resteront gravés en moi pour le reste de ma vie.
Avec l’aboutissement de l’expédition Coursing Through America, un chapitre important de ma vie s’est refermé. C’est un chapitre que j’avais soigneusement imaginé et développé pendant de nombreux mois, donnant forme à un projet qui n’existait autrefois qu’à l’état de rêve. Le retour à la maison a marqué le début d’une longue période de récupération, tant physique que mentale. La réintégration à la vie quotidienne s’est révélée être un défi considérable, puisque j’étais psychologiquement épuisé et que mes pensées demeuraient profondément imprégnées de l’intensité de cette aventure.
Je me rapproche d’un sentiment d’accomplissement à chaque nouvelle aventure. Pour moi, le canot représente une forme de réflexion — une occasion de ralentir, d’observer et d’apprécier la richesse du monde naturel. Traverser un pays qui n’était pas le mien m’a obligé à m’adapter constamment à des environnements et à des réalités inconnus. La nature s’est révélée sous de multiples visages : parfois douce et généreuse, parfois puissante et imprévisible, exigeant en tout temps respect et humilité. Les États-Unis m’ont offert une diversité de paysages exceptionnelle — océans, golfe, rivières, lacs, réservoirs, plages, montagnes, déserts, plaines, mangroves et bayous.
Les nombreuses rencontres faites en chemin ont été tout aussi marquantes. Les gens que j’ai croisés ont fait preuve d’une gentillesse et d’une générosité remarquables, m’accueillant avec une hospitalité qui s’apparentait souvent à celle d’une famille. Ces personnes — de véritables « anges de la rivière » — ont laissé leur marque en moi, et les souvenirs que nous avons partagés resteront gravés à jamais. De telles expériences renforcent ma foi en l’humanité. À mes yeux, il n’existe pas de meilleure façon de découvrir un pays que de suivre ses voies navigables. Ces voyages permettent des rencontres extraordinaires et, surtout, me donnent le sentiment d’être pleinement vivant.
Cette expédition est le fruit de plus de dix-huit mois de planification et de rêverie. Elle n’aurait pas été possible sans le soutien de mes commanditaires, des anges de la rivière, des personnes qui ont pagayé à mes côtés, ainsi que de ma famille. Leur appui et leur générosité ont transformé une idée ambitieuse en une réalité profondément marquante.
Au cours de l’hiver qui a suivi mon expédition, je me suis senti profondément déconnecté. J’éprouvais une grande tristesse et la vie sur l’eau me manquait. En revenant à la maison, j’avais l’impression de réintégrer un monde qui ne me ressemblait plus tout à fait. Vivre simplement et voyager en canot étaient devenus, à bien des égards, mon véritable environnement. Je dis souvent que je me rapproche du bonheur une aventure à la fois, et en son absence, quelque chose semblait manquer.
Certains qualifient cette expérience de « blues post-expédition ». Pour ma part, je crois que le terme plus juste est celui de dépression post-expédition. Il s’agit d’une réalité difficile à reconnaître ouvertement. Dans une culture où l’on tend à ne montrer que le meilleur de soi-même — particulièrement sur les réseaux sociaux — il est rare d’entendre quelqu’un dire : « Ça ne va pas. » Personnellement, je n’ai jamais souhaité projeter l’image d’un super-héros ou d’un aventurier invulnérable.
Avec le temps, j’ai appris à accepter le caractère inévitable de cet après-coup émotionnel. Pendant longtemps, je l’ai évité, même intérieurement. Pourtant, de nombreux aventuriers vivent des expériences similaires, bien que le sujet demeure largement tabou. Une certaine stigmatisation persiste, et plusieurs préfèrent le silence à la vulnérabilité, peut-être par crainte du regard des autres.
Les aventuriers sont souvent perçus comme des personnes résilientes, courageuses et inébranlables — capables de relever des défis extraordinaires. Après mes premières expéditions, je me suis moi-même efforcé, en partie, de correspondre à cette image. J’ai finalement compris que cette perception ne reflétait pas ma réalité. La véritable force réside aussi dans la capacité à reconnaître ses limites.
À la fin de chaque expédition, je me retrouve partagé entre deux états opposés : l’euphorie d’avoir atteint mon objectif et un profond épuisement physique et mental. L’une des questions que l’on me pose le plus souvent est : « Quelle est la prochaine aventure? » Pourtant, pour moi, le voyage ne se termine pas à l’arrivée. Le retour à la maison fait partie intégrante de l’expédition — et constitue souvent l’étape la plus difficile. Elle est bien plus complexe à gérer que la planification, les tempêtes ou les défis rencontrés sur le terrain. Ce qui suit est souvent un sentiment de vide profond.
L’hiver 2019 à Montréal m’a semblé particulièrement long, gris et froid. J’ai trouvé un certain réconfort dans la solitude, sans m’attendre à ce que les autres comprennent pleinement ce que je vivais. Mes proches voulaient m’aider, avec les meilleures intentions, mais la profondeur de cet état émotionnel est difficile à exprimer. Ce n’est pas simplement de la tristesse, mais quelque chose de plus diffus, plus difficile à définir. Je me suis souvent demandé : après être revenu auprès des gens que j’aime, dans le confort et la stabilité, pourquoi me sentais-je ainsi? Finalement, j’ai compris que lorsqu’on passe de longues périodes à vivre en canot, à dormir sous la tente et à considérer la nature comme son foyer, cela finit par devenir une part essentielle de son identité.
Expédition 2
2016 · Yukon
Du lac Bennett, en Colombie-Britannique, jusqu’à la mer de Béring en Alaska, cette expédition de 68 jours et 3 200 km a suivi le cours mythique du fleuve Yukon. Une immersion totale au cœur d’un territoire sauvage. En savoir plus ↓
Récit complet
En 2016, Caroline Côté et Ian Finch unissent leurs forces et leur passion pour l’aventure en mettant sur pied l’expédition Pull of the North. De mai à juillet 2016 (68 jours), je me suis joint à l’expédition, parcourant 3 200 kilomètres (2 000 miles) en canot depuis le lac Bennett, en Colombie-Britannique (Canada), jusqu’à la mer de Béring en Alaska (États-Unis).
L’expédition a été documentée sous plusieurs angles : Ian Finch (Angleterre) et Caroline Côté (Canada) ont réalisé un film explorant les diverses cultures autochtones le long du fleuve Yukon et examinant comment les influences modernes et les changements environnementaux affectent les modes de vie traditionnels. Parallèlement, Jay Kolsch (États-Unis) a capturé le voyage par la photographie, offrant un témoignage visuel de l’expédition.
Après deux jours passés à Whitehorse à faire connaissance, à préparer les canots, à organiser les ravitaillements en nourriture et à finaliser notre équipement, nous avons pris un hydravion en direction du lac Bennett. Bien que le lac Bennett ne soit pas la source du fleuve Yukon, il constitue un point de départ particulièrement spectaculaire, entouré de montagnes aux sommets enneigés et de ses eaux turquoise. C’est ainsi que notre aventure a débuté.
La première partie de l’expédition consistait à pagayer en canot entre le lac Bennett et Dawson City, le long du fleuve Yukon, une expérience immersive au cœur de la forêt boréale du Yukon, à la fois grandiose et chargée d’histoire. Au fil des kilomètres, le paysage évoluait entre vastes étendues sauvages, falaises abruptes et forêts d’épinettes et de peupliers, offrant un sentiment d’isolement profond et authentique. Une halte à Fort Selkirk permettait d’apprécier un ancien poste de traite remarquablement préservé, témoin du passage des peuples autochtones et des premiers colons européens, où le temps semble s’être arrêté.
Dawson City se révélait comme une étape incontournable. Ce village historique, autrefois au cœur de la ruée vers l’or du Klondike, conserve aujourd’hui un riche patrimoine culturel et architectural. En été, son ambiance animée, ses bâtiments d’époque et ses activités culturelles en font un lieu particulièrement agréable à découvrir. S’y arrêter permettait non seulement de se reposer, mais aussi de s’immerger dans une atmosphère unique où histoire, culture et nature se rencontrent harmonieusement.
Au cours de notre progression, nous avons franchi la frontière américaine — une simple ligne tracée sur une carte, sans aucune matérialisation visible sur le terrain. Ce passage s’est effectué presque sans que nous nous en rendions compte, au cœur d’une nature intacte. Nous nous sommes donc arrêtés au premier village rencontré, Eagle, sur le fleuve Yukon, où se trouvait un téléphone installé sur un poteau au centre de la communauté, offrant une ligne directe avec les autorités douanières américaines. Après leur avoir brièvement expliqué notre expédition, il est rapidement apparu que notre situation leur semblait peu claire. Ils nous ont finalement indiqué, de manière pragmatique, de nous présenter à un poste douanier à l’aéroport une fois notre parcours complété.
L’Alaska, longtemps perçu comme un territoire lointain et presque mythique, se distingue par une nature omniprésente et des paysages d’une remarquable diversité. Les images spectaculaires, souvent mises en valeur par des publications telles que National Geographic, témoignent de la puissance et de la beauté de cet environnement. On y retrouve des montagnes imposantes, des glaciers aux sommets enneigés, des volcans, des fjords ainsi qu’un vaste réseau de rivières encore largement préservées, riches en saumons. Ces caractéristiques se déploient tant au sein des parcs nationaux qu’à travers l’ensemble du territoire. Par ailleurs, la richesse de la faune et de la flore contribue à l’exception de cet écosystème, où évoluent notamment des espèces emblématiques telles que les grizzlis, les lynx, les caribous, les orignaux, les mouflons et les chèvres de montagne.
En 1867, les États-Unis achètent l’Alaska à la Russie pour la modique somme de 7,2 millions de dollars. Les vestiges de la ruée vers l’or jonchent encore à ce jour les rives du fleuve Yukon nous rappelant une époque prospère où l’illusion de la fortune a rapidement fait place à la déception des nombreux aventuriers. Puis, le territoire de l’Alaska s’est développé et est devenu au fil du temps le terrain de jeu par excellence des amoureux du plein air.
L’Alaska nous a profondément marqués par la beauté et la singularité de ses paysages. La brise quotidienne, souvent accompagnée de pluie, contribuait à raviver un environnement encore empreint du long hiver. Même à minuit, la lumière persistante du soleil témoignait du caractère unique de ce territoire nordique. Le fleuve Yukon, grand fleuve sinueux, dont le courant s’adoucissait par endroits, reposaient sur des lits sédimenteux qui participaient à la richesse des écosystèmes. Les rencontres avec les membres des Premières Nations ont également constitué un aspect marquant de cette expérience. Elles nous ont permis de mieux comprendre la richesse de leurs cultures et de leurs histoires. À travers ces échanges, nous avons aussi perçu la résilience façonnée par les conditions parfois rigoureuses du climat nordique. Enfin, l’environnement forestier, omniprésent, s’imposait comme un repère essentiel, rappelant chaque jour le lien étroit entre ce territoire et ceux qui l’habitent.
Une tempête, survenue en Alaska, s’est abattue sur nous avec une intensité remarquable. En l’espace de quelques minutes, la chute rapide de la température a transformé la pluie en grêle, qui nous frappait violemment le visage. Nous devions plisser les yeux et détourner la tête pour atténuer la douleur et la sensation de brûlure. Notre peau, déjà éprouvée par l’effort, était partiellement protégée par du ruban adhésif à l’oxyde de zinc, couvrant des zones abîmées, fissurées et crevassées, ainsi que des ampoules causées par les milliers de coups de pagaie. Les vents, particulièrement puissants, faisaient tanguer le canot, au point où les vagues le remplissaient d’une eau glaciale. Portés par une montée d’adrénaline, nous avons néanmoins trouvé la force de diriger les embarcations vers le rivage d’une petite île afin de nous y abriter en toute sécurité.
Cet épisode nous a permis de mieux comprendre la réalité à laquelle ont été confrontées de nombreuses communautés des Premières Nations, dont plusieurs membres ont perdu la vie sur le fleuve Yukon. Il rappelle avec force le caractère imprévisible de la nature et l’importance fondamentale de la respecter.
Durant les nuits d’été, à proximité du cercle polaire arctique, le soleil ne disparaît jamais complètement, se contentant parfois de se dissimuler brièvement derrière les reliefs montagneux, qui en atténuent la luminosité. Cette clarté persistante rend le sommeil difficile, la lumière traversant aisément la fine toile de la tente. Dans ce contexte, un sentiment d’énergie constant s’installe, atténuant le besoin de repos. J’ai ainsi eu l’occasion de vivre une expérience particulièrement marquante en pagayant toute une nuit sur une eau calme, bercé par une légère brise sous un ciel aux teintes orangées, au cœur d’un paysage saisissant. Cette navigation nocturne s’est distinguée par son atmosphère à la fois paisible et empreinte de poésie.
À plusieurs reprises, nous avons été confrontés à une prolifération exceptionnelle de moustiques et de mouches noires. Face à une telle densité, toute tentative de résistance s’avérait vaine. Les gestes les plus simples, comme se rendre aux latrines, devenaient éprouvants, et les piqûres, souvent par dizaines, étaient inévitables. La présence constante et agressive de ces insectes finissait par affecter notre état mental, au point où nous en venions à espérer, presque de manière incantatoire, l’arrivée du vent pour nous en libérer. Lors d’un séjour dans un chalet de pêche, nous avons également été témoins des conséquences extrêmes de cette infestation : un chien de traîneau est décédé durant la nuit, vraisemblablement affaibli par ces parasites, tandis que les autres membres de la meute présentaient eux aussi des signes de détresse.
En Alaska, la présence des grizzlis est à la fois marquée et imposante. Au printemps, à la sortie de l’hibernation, ces animaux, affamés, longent fréquemment les rivières à la recherche de nourriture, qu’il s’agisse de poissons ou de proies telles que l’orignal. Les sites de campement portaient souvent les traces de leur passage, notamment des marques de griffes profondément ancrées dans le sol. Bien que les grizzlis soient d’excellents nageurs, nous privilégiions, dans la mesure du possible, des emplacements de campement situés sur des îles, afin de mieux anticiper leur approche. Par mesure de précaution, les repas étaient préparés à distance du camp, et les barils de nourriture entreposés à plusieurs centaines de mètres des tentes. Celles-ci ne contenaient que l’essentiel : un matelas de sol, un sac de couchage, du poivre de cayenne et quelques effets personnels, comme un livre. Malgré ces précautions, la fine toile des tentes offrait un sentiment de sécurité largement illusoire. Certaines nuits, l’inquiétude rendait le sommeil difficile, laissant place à une vigilance constante et à des rêves agités.
Au cœur des régions sauvages de l’Alaska, tout au long de notre progression à travers les méandres du fleuve Yukon, nous avons eu l’occasion de rencontrer des membres des Premières Nations athabaskanes. Présentes sur ce territoire depuis plus de 10 000 ans, ces communautés se sont établies dans l’ouest canadien, en Alaska ainsi que le long du fleuve Yukon, à la suite de migrations ayant emprunté le pont terrestre de Béring depuis l’Asie.
Jusqu’à récemment, les communautés des Premières Nations dépendaient largement du saumon, à la fois comme principale source de nourriture et comme pilier de leur subsistance. Toutefois, sous l’effet combiné des changements environnementaux et climatiques, ainsi que de la surpêche en mer de Béring, les populations de grands saumons rencontrent désormais des difficultés croissantes à compléter leur migration et à retrouver leurs sites de fraie dans le fleuve Yukon, reconnu comme la 23e plus longue rivière au monde.
Le saumon occupe une place centrale dans la culture et l’identité des communautés autochtones du Canada, de l’ouest du Yukon et de l’Alaska. Or, ce mode de subsistance est aujourd’hui fragilisé, mettant en péril un héritage culturel profondément ancré. Au fil de notre progression et de nos arrêts dans de nombreux villages, souvent peuplés d’environ 200 habitants, nous nous sommes progressivement imprégnés de leur histoire et de leur mode de vie. Toutefois, ces rencontres ont également révélé l’ampleur des transformations culturelles en cours. Nous avons notamment été confrontés au déclin des langues autochtones, de plus en plus remplacées par l’anglais au sein des jeunes générations.
La grande majorité des villages autochtones ne sont pas accessibles par voie routière, les déplacements s’effectuant principalement par bateau ou par petits avions de brousse. Par un matin brumeux de juillet, nous avons notamment assisté au départ de l’équipe locale de baseball, qui entreprenait un trajet d’environ cinq heures en embarcation pour participer à un tournoi dans une communauté voisine. Malgré cet isolement géographique, l’ensemble des villages, y compris les plus petits comptant à peine 60 habitants, disposent d’un accès à Internet par satellite.
L’exploration des transformations culturelles a constitué un volet central de notre démarche. Les cultures autochtones rencontrées reposent sur un lien étroit avec la nature, les animaux, les savoirs ancestraux et les croyances spirituelles. Toutefois, plusieurs dimensions de ce mode de vie — notamment la langue, la chasse, la pêche, la trappe et les pratiques artistiques traditionnelles — suscitent un intérêt décroissant chez les jeunes générations. Attirées par les possibilités offertes par les nouvelles technologies, celles-ci tendent davantage à quitter leur communauté pour s’établir dans des centres urbains tels que Fairbanks ou Anchorage.
Les différentes communautés autochtones rencontrées en Alaska traversent une période charnière, marquée par des transformations profondes liées à l’adaptation à la modernité. Au fil des générations, plusieurs éléments fondamentaux de leur culture — notamment le mode de vie ancestral, les valeurs traditionnelles, le rapport à la terre et la transmission des savoirs — se trouvent fragilisés.
L’influence croissante des nouvelles technologies, conjuguée à l’accessibilité accrue à des produits de consommation souvent peu adaptés, comme les aliments transformés, l’alcool à coût élevé et les drogues, accentue ces bouleversements. À cela s’ajoutent des conditions socioéconomiques difficiles, caractérisées par la pauvreté, des infrastructures parfois inadéquates, la promiscuité, ainsi que des enjeux sociaux et de santé mentale qui contribuent à maintenir un certain isolement.
Dans ce contexte, le quotidien de ces communautés s’inscrit dans une recherche constante d’équilibre entre traditions et modernité. La préservation de leur identité culturelle représente un défi majeur, nécessitant des efforts soutenus afin d’assurer la transmission d’un héritage millénaire et d’éviter l’érosion progressive de savoirs et de modes de vie profondément enracinés.
Au sein des communautés établies le long de ce vaste système fluvial, les aînés jouent un rôle essentiel dans la transmission et la préservation de la culture. Ils perpétuent les coutumes, les rituels, les traditions spirituelles et les croyances ancestrales qui structurent leur identité collective. Pour ces générations, la nature cyclique des saisons continue d’influencer profondément le mode de vie et la relation à l’environnement. Chaque période de l’année impose ses défis et appelle à des pratiques spécifiques, souvent empreintes de respect et de vénération. Ainsi, les activités de subsistance, telles que la chasse, s’inscrivent encore aujourd’hui dans des cadres rituels précis, associés à des moments déterminés du cycle annuel.
Leur vision du monde repose sur une conception où les dimensions naturelle et spirituelle sont intimement liées et indissociables. Ce rapport à la terre, au cœur de leur système de valeurs, demeure solidement ancré et est transmis, dans la mesure du possible, aux jeunes générations. Pour l’ensemble de ces communautés autochtones, la continuité et la préservation de la langue, des croyances et des pratiques culturelles constituent des enjeux majeurs, pour lesquels les réponses restent encore en évolution.
Martin Trahan – Caroline Côté – Ian Finch – Jay Kolsch
Expédition 1
2015 · Canada
La traversée d’une vaste portion du Canada en canot, dessinant une grande diagonale à travers le deuxième plus grand pays du monde. Une expédition de 175 jours, totalisant 7 000 km, 117 portages et 13 ravitaillements. En savoir plus ↓
Récit complet
En 2015, notre expédition Les Chemins de l’Or Bleu a reçu le prestigieux prix « Expédition canadienne de l’année » décerné par la Société Géographique Royale du Canada. Notre équipe de six pagayeurs a traversé une vaste portion du Canada en canot, traçant une grande diagonale à travers le deuxième plus grand pays du monde.
L’aventure a débuté le 25 avril dans les eaux glacées du lac des Deux Montagnes à Montréal. Elle s’est terminée 7 000 kilomètres plus tard, le 16 octobre, sur la côte du fleuve Mackenzie à Inuvik, à l’intérieur du cercle arctique. Cette épopée de 175 jours comprenait 117 portages et 13 ravitaillements en nourriture. L’expédition était à la fois exigeante et riche en expériences, où chaque coup de pagaie nous rapprochait de quelque chose de plus grand que nous.
Le matin de notre grand départ, près d’une centaine de personnes se sont rassemblées sur la rive pour nous souhaiter bon voyage. Des amis, des membres de nos familles ainsi que des groupes d’anciens campeurs de Kéno et Minogami étaient présents. Cette mer de visages familiers, remplie d’affection et de soutien, était profondément touchante. Alors que nos canots glissaient sur l’eau et que nos premiers coups de pagaie fendaient la surface, un chœur spontané s’est élevé derrière nous. Les chants de camp résonnaient dans l’air comme des souhaits de bon voyage et de vents favorables.
Après cet au revoir mémorable à Montréal, nous avons entamé notre grande expédition à travers les vastes paysages du Canada en suivant les routes historiquement empruntées par les peuples autochtones et les voyageurs durant la traite des fourrures. Notre parcours a débuté au nord-ouest de l’île de Montréal, sur le lac des Deux Montagnes. De là, nous avons pagayé sur 150 kilomètres le long de la rivière des Outaouais jusqu’à Ottawa. Ensuite, nous avons poursuivi en remontant le courant sur 325 kilomètres supplémentaires, en contournant plusieurs barrages hydroélectriques par portage pour atteindre la rivière Mattawa. Cette section de l’expédition s’est déroulée au printemps, immédiatement après la fonte des glaces, lorsque la rivière était en crue. Les eaux hautes, puissantes et parfois imprévisibles durant cette période ont ralenti notre progression.
En poursuivant notre route, après 75 km, nous avons quitté la rivière Mattawa pour atteindre le lac Nipissing à North Bay, où nous avons effectué notre deuxième ravitaillement avant de pagayer sur 110 kilomètres le long de la rivière des Français, une voie navigable riche en histoire. Parcourir cette route en canot, c’était comme remonter le temps, suivant les mêmes eaux qui ont vu d’innombrables expéditions relier le bassin des Grands Lacs au fleuve Saint-Laurent. Entre rapides et méandres, nous ressentions l’écho du passé dans les courants qui nous guidaient.
Depuis la rivière des Français, l’expédition nous a menés à la baie Georgienne et au lac Huron, que nous avons traversés sur plus de 300 kilomètres jusqu’à Sault-Sainte-Marie. Ce fut notre première expérience sur un plan d’eau aussi vaste, et il ne nous a pas épargnés. Les eaux claires contrastaient avec des vents soudains et des vagues déferlantes, mettant souvent notre endurance à l’épreuve. La baie Georgienne offrait des paysages à couper le souffle : des rives parsemées d’îles de granit rose, des forêts denses plongeant dans des eaux cristallines, et des couchers de soleil illuminant l’horizon. C’est là que nous avons franchi une immense écluse, ouvrant sur l’étendue impressionnante du lac Supérieur. Il s’agissait d’une nouvelle étape, à la fois grandiose et redoutable.
Avec le lac Huron derrière nous, nous avons entamé la traversée du majestueux lac Supérieur, le plus grand lac d’eau douce au monde par superficie, en pagayant près de 800 kilomètres dans ses eaux puissantes et imprévisibles. Naviguer sur le lac Supérieur, c’était comme affronter une mer intérieure. Par moments, un brouillard opaque nous enveloppait complètement, effaçant l’horizon, tandis que les vagues atteignaient parfois des hauteurs exigeant une vigilance constante, nous rappelant la puissance brute de ce géant d’eau douce. Les conditions ont été à un moment si intenses qu’un de nos coéquipiers a eu le mal de mer, vomissant comme si nous traversions un océan impitoyable plutôt qu’un lac. Avec une température de l’eau avoisinant les 3 °C, les risques augmentaient. Même les routines d’hygiène de base devenaient rares et particulièrement difficiles, chaque immersion étant une épreuve d’endurance.
À notre arrivée sur le lac Supérieur, l’une de nos coéquipières souffrait de douleurs persistantes au dos qui ralentissaient considérablement notre progression. Dans une traversée du Canada où le temps était un facteur critique, chaque retard menaçait notre capacité d’atteindre notre objectif avant la formation des glaces. Le lac Supérieur accentuait encore ces défis en rendant la navigation exigeante, compliquant toute évacuation et le remplacement d’un membre de l’équipe. Quelques jours après le début de notre traversée du lac Supérieur, une décision difficile s’est imposée : notre coéquipière a dû regagner son domicile afin de recevoir les soins nécessaires, avec la perspective qu’un remplaçant temporaire intègre l’équipe. Malheureusement, la persistance de ses problèmes de dos ne lui a pas permis de réintégrer l’expédition.
Après une vingtaine de jours passés sur le lac Supérieur, nous avons entrepris de naviguer dans les Boundary Waters, en suivant une ligne invisible entre le Canada et les États-Unis, où chaque coup de pagaie franchissait une frontière perceptible seulement sur la carte. Ce réseau de lacs et de rivières nécessitait environ quarante portages. Le plus important, le Grand Portage de 13,6 kilomètres, nous a permis d’éviter la redoutable montée de la rivière Pigeon. Cette section de 500 kilomètres présentait de nombreux défis, notamment une forte population de tiques. Nous avons tous été piqués à quelques reprises, suscitant des inquiétudes face à la maladie de Lyme. Une pause de quatre jours au Gunflint Lodge nous a offert un repos bien mérité, une occasion de nous ravitailler et de reprendre des forces pour la suite du voyage.
Les Boundary Waters constituent un lieu emblématique du canotage aux États-Unis, riche en histoire et profondément ancré dans la culture nord-américaine. Les peuples autochtones ont longtemps parcouru ces voies navigables, suivis par les voyageurs et les trappeurs. Au fil du temps, elles sont devenues un espace protégé, presque sacré, pour des générations d’Américains. Camps scouts, voyages familiaux et premières aventures en canot ont nourri un imaginaire collectif imprégné d’apprentissage, de transmission et de respect de la nature. Bien que je connaissais peu cet endroit avant d’y pagayer, j’ai rapidement compris qu’il représente bien plus qu’un simple itinéraire. C’est un patrimoine vivant, soigneusement préservé.
Depuis le lac des Bois, nous avons parcouru environ 400 kilomètres. Nous avons contourné plusieurs barrages hydroélectriques par portage pour atteindre le lac Winnipeg. La traversée de ce vaste lac — 425 kilomètres — a été particulièrement éprouvante. Des vents violents et des vagues imprévisibles nous ont frappés sans relâche. Au lieu des 10 jours prévus, il nous en a fallu 16. Les eaux peu profondes du lac rendaient les grandes vagues inévitables, nous obligeant à nous arrêter pendant des jours, laissant à nos corps épuisés le temps de récupérer.
Depuis le lac Winnipeg, notre itinéraire s’est poursuivi à travers le lac des Cèdres, un véritable labyrinthe aquatique, puis en remontant la rivière Saskatchewan jusqu’au système de la Churchill. Pagayer à contre-courant sur environ 900 kilomètres a exigé un effort soutenu, incluant 54 portages. Le portage Methye, long de 19 kilomètres, s’est étalé sur deux jours et a constitué l’un des plus grands défis de cette section. Nous avons traversé des territoires riches en histoire et en culture, habités par de nombreuses communautés autochtones, témoins vivants de la « mémoire des eaux ». Chez Churchill Canoe Outfitters, nous avons été accueillis par Ric Driediger, une légende vivante du canot et ami du regretté Bill Mason.
Nous avons parcouru des terres anciennes façonnées et habitées par les Premières Nations depuis des générations. Ces rivières et ces lacs nourrissent encore des familles qui dépendent de la chasse, de la pêche et d’un lien profond avec le territoire. Les communautés nous ont accueillis avec des sourires curieux, des histoires partagées et le regard attentif des aînés. Pour eux, le canot demeure un symbole de continuité et de transmission. Ma connaissance limitée de ces terres s’est transformée en apprentissages profonds grâce à ces rencontres. Ce furent parmi les moments les plus marquants de l’expédition. Chaque coup de pagaie nous rappelait que nous ne faisions que passer sur des routes parcourues bien avant nous.
La bannique est un type de pain plat qui évoque notre héritage gastronomique autochtone. C’est un déjeuner traditionnel dégusté autour du feu de camp. Ce pain garni de pépites de chocolat et de canneberges séchées ou de raisins secs apporte une joie incommensurable. Chaque aventurier possède sa propre recette adaptée aux ingrédients disponibles. Cuite sur le feu, elle ne nécessite qu’une épaisse couche de Nutella ou un filet de sirop d’érable pour être réconfortante. Ce repas riche en sucre a toujours été très apprécié de notre équipe.
Avec le système de la Churchill derrière nous, nous avons atteint la rivière Clearwater et avons enfin pu profiter du courant jusqu’à Fort McMurray, où nous avons échangé notre équipement d’été contre du matériel pour temps froid, nous préparant à des températures sous zéro qui allaient bientôt mettre notre endurance à l’épreuve. Nous avons ensuite pagayé sur les rivières Athabasca et des Esclaves sur environ 800 kilomètres jusqu’au Grand lac des Esclaves, le neuvième plus grand lac d’eau douce au monde.
Durant cette étape, la rivière Athabasca et ses sables bitumineux ont constitué de loin la portion la moins pittoresque de notre traversée du Canada. Nous devions transporter notre propre eau, car boire directement dans la rivière était fortement déconseillé. Les eaux polluées, combinées aux installations visibles des sables bitumineux, créaient un contraste saisissant après des semaines passées en nature sauvage. La nuit, les torchères illuminaient l’horizon, un rappel surréaliste de l’intrusion industrielle dans la nature.
Peu après notre passage sur l’Athabasca, les températures ont chuté. Bien que toujours au-dessus du point de congélation, l’air devenait plus vif, annonçant le changement de saison. L’automne n’était pas encore officiel, mais les paysages en portaient déjà toutes les couleurs. Les jours raccourcissaient et l’air se faisait plus frais.
Au sud de Fort Smith, la rivière des Esclaves prend de la puissance et accélère en un tronçon de rapides tumultueux qui ont longtemps façonné les déplacements dans la région. Les rapides entre Fort Fitzgerald et Fort Smith ont, pendant des générations, obligé les voyageurs à quitter la rivière et à transporter leurs charges par voie terrestre. Cette nécessité a donné naissance à un corridor de portage bien établi reliant les deux communautés.
Aujourd’hui, ces mêmes rapides sont devenus une destination pour les amateurs d’eau vive. Chaque été, des kayakistes de partout au Canada et d’ailleurs se rassemblent sur la rivière des Esclaves pour le Paddlefest annuel, attirés par les vagues massives et la technicité des rapides. Pour les canoteurs, toutefois, particulièrement sans connaissance locale ou guide, cette section demeure un défi de taille. Dans notre cas, l’option la plus sûre et raisonnable a été de compléter le portage de 27 kilomètres en suivant la route de gravier entre Fort Fitzgerald et Fort Smith.
Un aspect particulièrement gratifiant de la rivière des Esclaves était la force du courant, nous permettant de parcourir de longues distances, parfois presque le double de ce que nous pouvions faire sur un lac, un encouragement majeur, surtout en sachant que les premiers flocons de neige tombaient déjà plus au nord sur le fleuve Mackenzie.
En Alberta, nous avons été témoins d’un spectacle que peu d’expéditions vivent : les aurores boréales. Pour la première fois de ma vie, le ciel est devenu une toile vivante, où des rubans verts ondulaient avec une grâce irréelle. Nous avons même campé sous des températures glaciales pour être enveloppés par cette lumière mystérieuse. Chaque mouvement semblait murmurer des histoires anciennes, révélant la majesté et la fragilité de la nature dans sa poésie la plus pure.
Notre descente en canot sur la rivière des Esclaves a été observée par des ours noirs de plus en plus fréquents. À la fin de l’été, rassasiés par l’abondance de la saison, ils paraissaient massifs, calmes et profondément enracinés dans leur territoire. Pour moi, c’était la première fois que je partageais l’espace d’aussi près avec un tel animal, les rencontrant presque quotidiennement. Un soir, alors que le camp s’animait autour du feu, un grand ours noir curieux s’est approché silencieusement. Nos six voix se sont élevées à l’unisson pour l’effrayer, suivies d’une vigilance accrue. Non armés, à l’exception de vaporisateur anti-ours et de dispositifs sonores, nous gérions strictement les odeurs de nourriture, stockant toutes les provisions dans des barils hermétiques éloignés des tentes. Les rencontres avec les ours noirs sont risquées, mais profondément marquantes, révélant une créature majestueuse souvent réduite à un simple objet de peur dans l’imaginaire populaire.
Notre aventure s’est conclue sur le fleuve Mackenzie, que nous avons descendu sur environ 1 600 kilomètres. C’est là que nous avons parcouru plus de 100 kilomètres en une seule journée, une performance que nous n’avons réalisée qu’une seule fois. Le long des rives, des grizzlis nous rappelaient la puissance brute et la beauté du Nord. Dans les derniers jours, la neige recouvrait le sol, rendant difficile la recherche de bois pour cuisiner. Malgré des bottes conçues pour -40 °C, j’avais du mal à garder mes pieds au chaud.
À quelques jours de la fin de notre descente du Mackenzie, un rapide difficile à documenter me préoccupait depuis des semaines. Notre plan était simple : s’arrêter en amont, l’observer et évaluer sa sécurité. Cet après-midi-là, cependant, un courant plus fort que prévu nous a pris par surprise et a rendu la rive inaccessible, se dressant comme un rebord abrupt de 2 à 3 pieds. Pris au mauvais endroit, nous avons instinctivement longé la berge au lieu de viser légèrement vers le large et avons plongé dans un énorme premier seuil. L’impact a arraché notre toile de pontage à velcro, déjà mal fixée par la glace. Pour le deuxième seuil, tout aussi imposant, nous n’avions plus de protection et le canot s’est rempli d’eau. Dans ces eaux glacées, un chavirement aurait été catastrophique, aggravé par le fait que je n’avais pas enfilé ma combinaison étanche, convaincu que nous aurions le temps d’évaluer le rapide avant de nous engager.
Nous avons finalement dû mettre fin à notre expédition dans le village de Tsiigehtchic, car le petit bras de rivière qui devait nous mener à Inuvik le lendemain avait malheureusement déjà gelé. Les quelque 90 kilomètres restants ont dû être parcourus en camion sur une route de gravier. Nous sommes arrivés à Inuvik discrètement, sans fanfare ni comité d’accueil pour marquer la fin de notre voyage. Cela n’avait aucune importance, car nous étions profondément fiers de ce que nous avions accompli.
Après six mois d’efforts, d’émerveillement et de résilience, nous avons quitté Inuvik par avion, retraçant en partie le parcours que nous avions franchi par notre propre force. Je suis rentré chez moi avec une barbe hirsute, 40 livres en moins et complètement épuisé. Une période d’adaptation a été nécessaire pour me reconnecter à la vie quotidienne.
Nous avons traversé des terres riches d’histoire, de beauté et de personnes extraordinaires. Rien de tout cela n’aurait été possible sans mes coéquipiers et les âmes incroyables qui nous ont soutenus de près ou de loin. Famille, amis et « anges de rivière » rencontrés en chemin nous ont offert une gentillesse au-delà des mots.
En réalité, l’aventure ne s’est pas terminée en quittant l’eau. Le retour à la maison en faisait partie, et pour moi, ce fut la phase la plus difficile. Bien plus difficile que la planification, la logistique ou même la gestion des tensions entre coéquipiers.
J’ai été confronté à un profond vide. Une dépression soudaine et brutale m’a frappé sans prévenir. J’avais investi des mois, voire des années d’énergie, de temps et d’efforts dans la préparation de cette expédition, mais j’avais peu réfléchi à l’après.
Quelques semaines après mon retour, mes amis avaient repris leur routine normale. Je me suis progressivement retrouvé plus seul et isolé, envahi par un vide profond difficile à nommer et encore plus à gérer.
Avec le recul, je me rends compte à quel point j’étais naïf. Je pensais avoir pensé à tout lors de la planification, mais je n’avais qu’effleuré la surface. Chaque étape, chaque décision et chaque défi ont révélé des lacunes dans mes connaissances et mon expérience. Ce qui semblait simple demandait souvent de l’improvisation, de la patience et de l’humilité. Il s’agissait d’une leçon non seulement de logistique, mais aussi de résilience, de travail d’équipe et de connaissance de soi, révélée seulement au cœur du voyage.
J’ai simplement cru en mon rêve. Parfois, c’est tout ce qu’il faut. Avec des efforts, de l’engagement et les bonnes personnes autour de soi, l’impossible devient atteignable. Tout le monde peut accomplir de grandes choses ; le courage de poursuivre ses rêves est la première étape.
Martin Trahan – Julien Bilodeau – Valérie Jolicoeur – Annik Shamlian – Pénélope Germain-Chartrand – Jérémie Bélair – Simon Nadeau – Frédéric Dufresne